Il existe des œuvres qui semblent éternellement suspendues entre deux états : trop riches pour être oubliées, trop bancales pour être vénérées. Gandahar appartient à cette étrange constellation. Troisième long-métrage de René Laloux, adaptation du roman de Jean-Pierre Andrevon, enrichi par l’imaginaire foisonnant de Philippe Caza, le film déploie un monde fascinant où l’organique et le mécanique se livrent une guerre aussi esthétique qu’idéologique. Une œuvre dont l’ambition captive, dont les faiblesses intriguent, et dont l’éclat, parfois, clignote plus qu’il ne brille.
La première immersion est sensorielle. Sur Tridan, dans le pays utopique de Gandahar, tout vit, tout palpite : les armes germent, les insectes roulent, les oiseaux réfléchissent la lumière. La technologie est une affaire de symbiose, une alchimie entre science et nature. Dans cet Eden bariolé, dessiné avec une luxuriance presque mystique, se glisse la menace glacée des hommes-machines — silhouettes sombres, impassibles, venues dérégler l’harmonie. Dès lors, le récit s’ouvre comme un fruit étrange : gorgé d’idées, parfois trop.
Car c’est là que réside la singularité de Gandahar : il ne cesse de proposer, mais il peine à agencer.
Son intrigue est un labyrinthe de concepts vertigineux — voyage temporel, biotechnologie dégénérée, créature omnipotente en guerre contre sa propre immortalité — mais sa narration tangue.
Le fil conducteur de Sylvain, éclaireur un peu falot envoyé par une reine hermaphrodite pour percer le mystère des invasions, avance de manière hésitante
. À trop vouloir superposer les strates de sens, le film laisse parfois son spectateur sur le pas de la porte, admirant la fresque sans toujours en saisir le mouvement.
Et pourtant, difficile de détourner les yeux. Les dessins de Caza, même animés avec une certaine raideur, regorgent de visions insolites. Le bestiaire mutant, les décors végétaux, les mutations poétiques du quotidien — tout concourt à une esthétique de l’étrangeté. On retrouve ici l’ADN d’un certain fantastique français des années 70-80, où la forme prime souvent sur l’action, où la contemplation se substitue à la tension dramatique.
Le film regorge de détails géniaux : la langue des Transformés, bannissant le présent pour ne parler qu’en passé-futur ; le Métamorphe, cerveau mélancolique qui planifie sa propre mort ; ou encore l’ultime envol de la citadelle de Jasper, bulle suspendue au-dessus du chaos.
Ce sont des éclats de pure science-fiction poétique, des moments suspendus qui frôlent la grandeur. Mais ces instants de grâce surgissent dans un ensemble parfois atone, ralenti par une animation inégale (due à sa production en Corée du Nord) et des dialogues dont la platitude affaiblit l’émotion.
Le couple central, Sylvain et Airelle, incarne cette limite : porteurs d’une mission, mais dépourvus d’un véritable souffle intérieur. Leur romance, écrite sans aspérités et servie par des voix peu habitées, semble purement fonctionnelle. C’est dommage, car au cœur de cette fable, c’est l’humain que l’on cherche. Ce sont les marges — les Transformés, rejetés et visionnaires — qui émeuvent davantage que les héros eux-mêmes.
Le film s’achève comme il a vécu : à la croisée de la métaphore et de l’ellipse, de l’émerveillement et de la frustration.
La boucle temporelle se referme, la paix revient, mais une impression étrange persiste. Comme si le film, tout entier, appartenait à un temps qui n’est ni tout à fait passé, ni complètement futur.
Gandahar est un film dont l’on devine constamment les promesses. Certaines se réalisent magnifiquement ; d’autres, hélas, restent en jachère. C’est un voyage à travers un monde splendide et inégal, un conte de science-fiction aux ailes un peu froissées. On y entre pour rêver, on en sort intrigué, parfois un peu frustré, mais jamais indifférent. Et il y a là, sans doute, quelque chose de précieux.