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Pedro Lucas
1 critique
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4,0
Publiée le 20 novembre 2023
Je vais parler de La Chinoise, un drame réalisé par Jean-Luc Goddard. L'histoire tourne autour de cinq personnages principaux (Véronique, Guillaume, Yvonne, Henri et Kirilov), qui vivent ensemble dans un petit appartement en France et décident de former une cellule maoïste radicale. Chaque personnage a sa propre vision de la façon de faire de la politique, mais l'objectif central du groupe est de réfléchir aux moyens de bouleverser le système en France avec un plan révolutionnaire. L'histoire est justement centrée sur les interactions, les désaccords et les harmonies du groupe, il y a cinq jeunes aux vies et aux esprits différents. Les personnages sont quelque peu caricaturaux, c'est ainsi que l'auteur critique la "jeunesse bourgeoise trompée", c'est le point principal de la critique du film.
J'ai adoré la manière non linéaire dont l'histoire était racontée, avec tous les montages et transitions sans préparation, mais pour beaucoup, cela pouvait rendre le film très déroutant. Le récit vous fait vivre différentes émotions, de la colère face à l'attitude de certains personnages à la tristesse face à certaines scènes. Sans aucun doute, le sentiment principal que véhicule le film est la provocation de la pensée critique et politique du spectateur, après tout c'est un film fortement politique, ce qui peut aussi déranger certaines personnes.
Je le recommande vivement aux personnes qui s'intéressent aux films politiques et aux récits non linéaires, si ce n'est pas votre style, ce ne sera pas une bonne expérience. À mon avis, le film est une œuvre sensationnelle.
Avant de passer à la critique même de "La chinoise", il me semble quand même nécessaire de remettre ce film dans son contexte à la fois politique mais également politico-culturel, et par l'usage de ce terme, je parle évidemment de l'étiquette qui est attribuée à ce film qui est celle d'un film "prophétique".
Le fait que la révolte étudiante survenue durant Mai 68 se soit produite très peu de temps après la sortie du film ne tend évidemment à améliorer l'avis positif que j'ai sur le film, mais il montre à quel point Jean-Luc Godard avait un quand même une certaine capacité à cerner les aspirations des mouvements politiques. Il avait dans ce cas précis bien compris que la révolte étudiante menée en Chine par Mao Tsé-toung finirait bien par inspirer les aspirants révolutionnaires dans le monde entier. Il n'aura pas manqué de soutenir la révolte étudiante lorsqu'elle surviendra en mai 1968 en plein festival de Cannes où il aura milité en faisant interrompre une projection et en créant avec son compère François Truffaut et d'autres un beau vacarme qui aura mené à l'interruption du festival de Cannes 1968 (qui n'aura finalement jamais repris). Je conclurai cette remise en contexte en ajoutant que lors de l'édition suivante du festival de Cannes le film très moyen "If..." de Lindsay Anderson qui est une critique de la rigidité du système scolaire britannique et un appel à la révolte étudiante a remporté la Palme d'Or.
Passons au film en lui-même, "La chinoise" montre cinq étudiants de la mouvance marxiste-léniniste dans un appartement qui leur a été prêté pour les vacances estivales. On peut se demander très rapidement pourquoi le film s’appelle “La chinoise” alors qu’aucun de ces étudiants n’est chinois ou ne semble avoir d’ascendance chinoise. On comprend que le titre est dû au fait de leur sympathie pour la politique communiste de Mao Tsé-toung et que “La chinoise” peut être traduit par “La révolte communiste que nous voulons est la chinoise”.
Jean-Luc Godard utilise pour commencer son film et l’introduction de ces personnages un concept qui peut être très risqué, mais qui me semble très bien utilisé dans ce cas-là qui est celui du “film dans le film” où il enregistre entre des prises de son film des entretiens avec les étudiants pour qu’ils racontent leurs parcours de vie jusqu’aux raisons de leur engagement politique. C’est même assez déroutant, car Godard mêle fiction et réel en filmant de manière assez naturaliste alors qu’Anna Wiazemsky, Jean-Pierre Léaud et Juliet Berto ne sont pas dans la réalité ce qu’ils prétendent être dans ces entretiens. Ce début de film présente bien ce groupe d’étudiants qui viennent de classes sociales différentes, mais qui se sont unis autour d’une cause commune comme Véronique, qui est une fille de banquières, mais qui a pris “conscience d’elle-même “ comme la doctrine marxiste le préconise et qui peut militer sans problème avec Yvonne, qui a modestement grandi à la campagne et qui doit occasionnellement se prostituer pour subvenir à ses besoins.
Pour ce qui est du cœur du film, c’est-à-dire la concertation ou l’éveil politique de ces jeunes étudiants, Jean-Luc Godard alterne selon moi avec brio avec une alternance entre des scènes de réunions militantes et des effets de montages qui lui sont propres. Une alternance entre des scènes où chacun dispense ces “cours”, toujours en petit comité où l’on voit des réunions étudiantes militantes comme on peut se l’imaginer avec ses qualités (la motivation des participants, l’envie de s’engager) et ses défauts comme la propension à bourrer ses discours de citations comme des vérités absolues. Ainsi qu’un montage où Godard fait usage d’un ajout de texte pertinent qui annonce l’idée défendue sans trop en dire et en laissant les interactions de ses personnages l’élaborer, mais avec aussi un rajout d’images issues d’archives ou de bandes dessinées qui n’était pas nécessaire à mon sens.
La scène où le personnage de Véronique discute avec Francis Jeanson, qui joue son propre rôle, est fondamentale dans la compréhension du film et dans la compréhension de la position de Godard quant aux actions de ses personnages principaux. Cette scène montre l’opposition entre Véronique qui est une étudiante fougueuse mais immature et Francis Jeanson qui lui est plus mature et plus conscient de la réalité de l’action militante, car lui ne l’a pas seulement théorisé, mais il l’a mis en pratique notamment dans son soutien à l’indépendance de l’Algérie. J’ai l’impression que Jean-Luc Godard a utilisé Francis Jeanson pour illustrer sa position sur la jeunesse étudiante qui a des aspirations pour la révolution. Il est comme Francis Jeanson l’est dans la scène : c’est-à-dire que Jean-Luc Godard a une profonde sympathie pour les étudiants et partagent leurs idéaux, mais il est assez condescendant avec eux dans sa manière de leur faire remarquer qu’ils agissent de manière dispersée et qu’ils n’arrivent pas à fédérer la population autour de leur cause et que cela leur manquera pour être véritablement efficace.