Après « Luke la main froide », énorme succès de l’année 1967 aux Etats-Unis qui lui vaut sa quatrième nomination à l’Oscar du meilleur acteur, Paul Newman s’installe pour plusieurs années, indétrônable au sommet du cinéma hollywoodien. Joanne Woodward, son épouse dont la carrière est un peu en sommeil depuis qu’elle a décidé de pleinement se consacrer à son rôle de mère auprès de ses trois filles, s’est engagée avec le scénariste Stewart Stern dans l’adaptation d’un roman de Margaret Laurence (A Jest of God) paru en 1966 qui évoque le réveil émotionnel de Rachel, jeune institutrice de 35 ans en poste dans sa petite ville natale du Connecticut.
Proposant un film intimiste par excellence, le projet se heurte très vite à un scepticisme des producteurs un peu frileux face à une histoire s’intéressant prosaïquement aux interrogations existentielles d’une jeune femme
encore vierge dont l’épanouissement sensoriel a été influencé et entravé par son père, « croque-mort » indépendant qui exerçant sa profession au sein de la demeure familiale a sans doute surprotégé sa fille.
Très conscient de ce qu’il doit au dévouement de son épouse, actrice très talentueuse oscarisée dès sa troisième apparition sur grand écran (« Les trois visages d’Eve » de Nunnally Johnson en 1957), Paul Newman s’investit pleinement dans le projet pour l’aider à se concrétiser tout en passant pour la première fois derrière la caméra, envie qui le taraudait depuis ses débuts.
Admiratif du talent instinctif de Joanne Woodward qui au contraire de lui n’a jamais eu à tâtonner ou à surjouer pour trouver la bonne « méthode » (Paul Newman est un pur produit de l’Actors Studio) dans l’approche d’un rôle, le réalisateur néophyte va se jeter corps et âme dans ce premier travail durant un tournage de cinq semaines. Période de travail intense tout au long de laquelle il va se montrer très imaginatif, filmant avec la plus grande sincérité
une sorte de période d’adolescence accélérée résultat de la quête d’elle-même vécue par Rachel sans qu'elle ne se départisse complètement de la réserve qui est la sienne depuis l’enfance. En quelques semaines, sentant peut-être que le temps ne joue plus en sa faveur, Rachel franchit une à une les étapes pour accéder enfin à son indépendance sans toutefois renier son passé auprès de sa mère devenue une veuve égoïste et exigeante.
Rachel c’est bien sûr Joanne Woodward ici en totale apesanteur, actrice d’un naturel confondant car nullement entravé par quelque tabou que ce soit et jamais prise en défaut de décalage par rapport à l’humeur d’une scène. Sans doute ravie et flattée d’être dirigée par celui qu’elle aime et qui lui offrira quatre ans plus tard un autre rôle magnifique dans «De l’influence des rayons gamme sur le comportement des marguerites », Joanne Woodward qui ne tournera plus énormément par la suite (13 longs métrages), se réalise pleinement dans ce film qui parvient à être très émouvant drôle parfois tout en dégageant une belle sérénité à travers le portrait d’une Rachel, souvent apeurée par ses souvenirs d’enfance venant hanter ses nuits mais aussi radieuse quand elle découvre le plaisir des sens.
Joli papillon sortant de sa chrysalide, magnifié par un Paul Newman sans aucun doute mis en confiance par le très grand professionnalisme de Miss Woodward avec laquelle il a déjà partagé l’affiche à cinq reprises (10 au total) sachant exactement sous quel angle filmer celle qu’il connaît si bien. Le résultat sera gratifiant, le film étant rentable et reconnu par la critique mais aussi récompensé par quatre nominations aux Oscars de 1969 dont celui du meilleur film et celui de la meilleure actrice pour Joanne Woodward.