En 1982, Paul Newman est parvenu à l’acmé de sa prestigieuse carrière avec « Le Verdict » de Sidney Lumet où il livre sans doute l’une de ses interprétations les plus abouties, preuve que sa résolution ancienne de remettre sans relâche son métier sur l’ouvrage a été payante. Malheureusement la prestigieuse statuette qui devait logiquement lui revenir après cinq nominations infructueuses lui a encore une fois été refusée. C’est quatre ans plus tard pour un film nettement moins convaincant (« La couleur de l’argent » de Martin Scorsese) que l’Académie réparera cette injustice.
Dans l’intervalle Newman qui se consacre de plus en plus assidument à sa passion pour la course automobile passera pour la cinquième fois derrière la caméra avec « L’affrontement » son film le plus personnel évoquant en filigrane la relation compliquée que l’acteur entretenait avec son fils Scott mort en 1978 à la suite d’une overdose. Scott Newman né en 1950 est le seul fils de Paul Newman qui aura à la suite cinq filles dont trois avec l’actrice Joanne Woodward. Dès 1953, la rencontre avec Joanne Woodward éloigne Paul Newman de sa première épouse Jackie Witte. Le fils aîné Scott passera donc à New York toute son enfance éloigné de son père. Après une scolarité chaotique, Scott devenu jeune homme cherche sa voie qu’il veut indépendante de celle de son père. Les expériences nombreuses (cascadeur, moniteur de parachutisme, acteur…) ne parviennent pas à satisfaire Scott constamment ramené à la célébrité de son père. L’alcool et la drogue venant se mêler de la partie, l’avenir se fait plus sombre pour le fils de Paul Newman qui un soir de novembre de 1978 succombe après une trop forte absorption de Valium.
L’acteur au sommet de sa gloire est frappé par cette disparition dont fatalement il se sent un responsable. « L’affrontement » qu’il produit, co-écrit, réalise et interprète six ans plus tard est espéré comme une catharsis par un Paul Newman comme toujours pudique qui aborde le sujet par la tangente, cherchant peut-être à entrevoir ce qu’aurait pu ou dû être cette relation père-fils que le réalisateur aguerri qu’il est désormais tente de réécrire telle qu’il l'aurait rêvée sans oublier toutefois d’y inclure certaines réalités de son vécu. Pas question dès lors de placer le propos dans le monde du spectacle afin de garder une distance respectable avec sa vie privée et celle de son fils qui ne pourra malheureusement jamais voir ce film qui lui est dédié.
Harry Keach (Paul Newman) veuf depuis deux ans est un grutier un peu au bout du rouleau vivant seul avec son fils Howard (Robby Benson) qui ne parvient pas à réellement entrer dans l’âge adulte pour selon la logique prônée par son père se trouver un travail afin de s'envoler hors du nid . Un peu rêveur, plutôt dilettante mais aussi très affectueux notamment envers son père, Harry se rêve un avenir hors des sentiers battus préférant l’écriture de nouvelles qu’il espère voir publier sans vraiment se mobiliser pour cet objectif. Comme toujours sensible, délicat et profondément humain dès qu’il se place derrière une caméra, Paul Newman pourtant très impliqué semble à la recherche de l’équilibre et du ton juste voulu par celui qui a conscience que rien de ce qui touche l’humain ne relève de la science exacte. Les disputes parfois sévères sont nombreuses tout autant que les réconciliations devant la table familiale où le jeune Howard excelle à mitonner les plats que préparait sa mère récemment disparue. La rupture totale est quelquefois envisagée, notamment par Harry souvent excédé par tant d’insouciance et qui sent bien que son corps fatigué ne le portera probablement pas beaucoup plus loin sur le chemin de la vie. Mais ces deux-là savent au fond d’eux-mêmes qu’ils sont liés pour le meilleur comme pour le pire qui est toujours évité.
Paul Newman qui veut honorer son fils disparu et panser une blessure profonde tente en conclusion de
replacer les choses selon leur ordre naturel qui veut que les parents disparaissent avant leurs progénitures l’esprit tranquille car certains d’une suite qui se fera sans eux dans l’accomplissement et la félicité. Si on ne peut jamais réécrire sa propre histoire on peut malgré tout après un drame si terrible envoyer un signal à l’être cher.
C’est sans doute ce que Paul Newman a tenté d’accomplir, entouré de Robin Benson que la critique a injustement moqué, de Morgan Freeman avant qu’il accède au statut de star, d’Ossie Davis, de Wilford Brimley, d’Ellen Barkin débutante mais aussi et surtout de la grande Joanne Woodward qui dans le rôle court de la meilleure amie de la femme d’Harry, gérante d’une animalerie et secrètement amoureuse du beau quinquagénaire fait encore une fois des merveilles.