"40 ans après sa discrète apparition dans le paysage de l’animation japonaise, L’Œuf de l’Ange renaît en 4K sous la supervision attentive de Mamoru Oshii. Cette résurrection technique invite à redécouvrir un film longtemps considéré comme un mythe : révéré par ceux qui l’ont vu et fantasmé par ceux qui n’y ont jamais eu accès. Décrite aujourd’hui comme une « œuvre unique et emblématique » dans l’histoire de l’animation, L’Œuf de l’Ange demeure peut-être le film le plus mystérieux jamais produit au Japon."
"Sa genèse annonce déjà son caractère à part. Oshii, alors au cœur d’une crise spirituelle, abandonne les cadres de la comédie animée et se tourne vers une forme de cinéma contemplatif nourri par son éducation chrétienne et ses doutes personnels. Le film devait à l’origine être une aventure de Lupin dans un monde post-apocalyptique, centrée sur le vol du fossile d’un ange. Projet refusé, mais qui a toutefois fertiliser le terrain pour la suite. À partir de cette idée ténue, Oshii compose, avec l’aide de l’illustrateur Yoshitaka Amano (quelques années avant d’avoir marqué son empreinte sur la série de jeux vidéo Final Fantasy), un film qui n’est plus narratif mais cérémonial, une sorte d’icône en mouvement. Amano imprègne chaque plan de ses architectures gothiques et de ses silhouettes translucides. Ses décors semblent flotter entre la fresque médiévale et le rêve fiévreux, donnant au film une beauté organique et suspendue."
"On y suit une jeune fille errant dans un monde désertique et mystérieux, veillant sur un grand œuf qu’elle protège comme un trésor. Sa rencontre avec un voyageur silencieux, porteur d’un fusil et d’un passé ambigu, déclenche une série d’échanges énigmatiques sur la foi, la mémoire et la nature de ce qu’ils cherchent à préserver. Le film, presque muet, explore symboliquement la fragilité de l’espoir dans un univers en ruine."
"L’une des scènes les plus marquantes, celle du défilé de pêcheurs, révèle tout le sens de cette mise en scène de l’absurde. Des silhouettes cuirassées, figées dans une chorégraphie mécanique, tentent de harponner des ombres de poissons projetées sur les murs de la ville. Leurs gestes sont vains, fantomatiques ; leurs harpons traversent le vide. L’influence de Tarkovski — et notamment de Stalker — s’y lit clairement : la marche, l’attente et la lenteur deviennent une forme de prière. Le monde n’est plus une scène à habiter, mais un vestige à explorer."
"Alors qu’on voit s’étirer les couloirs sans fin, qu’on entend résonner les pas des deux protagonistes dans les entrailles de la ville, quelque chose se dévoile lentement. Un film qui parle de foi sans dogme et de fin du monde sans apocalypse. L’Œuf de l’Ange n’est pas une énigme à résoudre, mais un battement à écouter, un poème de fossiles et d’eau. Sa restauration 4K ne lui donne pas seulement une seconde jeunesse, elle révèle ce qu’il a toujours été : un film hors du temps et un film inusable parce qu’il parle de l’usure même. Mais il serait faux de le présenter comme une œuvre accessible. Sa lenteur, son absence quasi totale de dialogue, son refus de guider le spectateur, peuvent provoquer une certaine frustration ou une distance."
"On sort du film comme d’un rêve dont il reste un parfum d’oubli, un fragment de lumière pâle, un sentiment d’avoir traversé une cathédrale engloutie. Rien n’est expliqué. Tout est ressenti. Dans un paysage animé au celluloïd, souvent dominé par l’action, le spectaculaire ou l’émotion poignante, l’œuvre de Mamoru Oshii persiste comme une anomalie magnifique, qui ne cherche pas à convaincre, mais à hanter. Et comme l’œuf fragile que la jeune fille serre contre elle, L’Œuf de l’Ange est un contenant mystérieux : peut-être vide, peut-être plein d’un monde qui n’existe plus, ou d’un monde qui aurait pu renaître de l’espoir."
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