Ne pouvant être comparé aux deux autres chefs d’œuvre de Jean Renoir mais pourtant tourné entre ces deux dates (1937 pour « La grande illusion » et 1939 pour « La règle du jeu »), « La bête humaine », qui aurait pu être mis en scène par Carné, l’emblématique réalisateur de ce réalisme poétique décrit par George Sadoul (journaliste et auteur de la première encyclopédie sur le cinéma) pour la première fois, se caractérise d’une façon différente car imprégné d’un style propre à ces métrages des années 1930.
Classique de la littérature écrit par Emile Zola en 1890 et faisant partie de l’imposant volume des « Rougon-Macquart », cette adaptation au cinéma par le metteur en scène de « French cancan » m’a déçue.
Tout d’abord parce que l’on ne ressent pas l’âme de Zola dans le film. Comprenons cette misogynie de tous les instants, les rapports humains très complexes, une dualité de la société bourgeoise et ouvrière totalement omniprésente, et plus précisément, la description millimétrique de l’industrie ferroviaire ici, qui ne prend pas tout le tonus, le rythme et la déchéance de la société que l’auteur de « L’assommoir » décrit pourtant si bien dans ses romans. Non, ici, juste l’esprit torturé du personnage principal, Lantier (auquel Gabin prête sa stature imposante) est mis à nu. Pourtant, on pouvait espérer, avec l’histoire à laquelle nous convie le réalisateur, la double épaisseur psychologique de Lantier (torturé et sa décadence/désillusion humaine) qu’avait sans doute développé l’écrivain dans son bouquin. De plus, les seuls traits de l’industrie qu’on peut souligner dans le métrage de Renoir sont les plans néanmoins virtuoses tournés en caméra embarqué pour nous faire vivre le son, le bruit et la furie barbare d’une locomotive en marche. Avec ce point à l’arraché (mise en scène barbaresque du point de vue de la locomotive insatiable en charbon et un Jean Gabin, plein de suie, énorme), Jean Renoir m’étonne de cette roublardise dont j’ai tant entendu parler qui, ici, ne fait pas mouche et surtout, ne m’a pas convaincu.
Ce qui m’amène au second point. Délaissant la sphère sociale et le microcosme de l’entreprise (l’industrie ferroviaire) aux abonnés absents, Jean Renoir se concentre sur une histoire d’amour interdite, celle de la femme d’un assassin (incarnée par une Simone Simon –dans l’un de ses meilleurs rôles paraît-il : diantre !- qui porte le charme désuet du film à elle-seule. N’est pas Michèle Morgan ou Françoise Rosay qui veut) avec un mécanicien de locomotive, Lantier (Gabin au meilleur de sa forme). Cette romance, bien que très bien filmée sur les quais de la gare du Havre grâce à une photographie en N&B magnifique de Curt Courant (c’est lui qui a travaillé au poste de directeur de la photographie pour « L’homme qui en savait trop » de 1934), n’est pas sans en rappeler d’autres pourtant bien mieux retranscrites (je pense bien sûr au couple Gabin-Morgan pour « Le quai des brumes »). Ici, le fils du peintre Auguste Renoir semble se contenter de sa mise en scène, certes racée et cadrée, pour une banale histoire d’amour. De fait, on a l’impression d’assister à une réalisation certes maîtrisée mais qui sent le travail bâclé. A l’image de l’interprétation d’ailleurs, à laquelle Gabin échappe grâce à son charisme naturel. Las, Fernand Ledoux, dans la peau de l’assassin et pourtant au début d’une belle carrière (« L’assassinat du Père Noël », « Le procès », « Peau d’âne »), n’arrive jamais à la hauteur de composition de Jean Gabin. Vraiment dommage car on aurait pu avoir à faire à l’un des tueurs les plus fascinants du cinéma.
A noter côté casting la présence de Jacques Berlioz (vu chez Marc Allégret dans « Les beaux jours ») dans le rôle du tué, et de Joseph Kosma (compositeur attitré de Renoir : « Partie de campagne », « Le déjeuner sur l’herbe », « Le caporal épinglé ») pour une musique qui relève un brin la barre imposée par le metteur en scène.
Si l’on fait abstraction de ces deux points négatifs (qui entravent quand même le bon fonctionnement de « La bête humaine »), les véritables forces du métrage sont donc d’être réalisé par Renoir, qu’un certain Gabin prête ses traits à un personnage sorti de l’imagination de Zola et qu’une femme fatale à la française préfigure les Kim Novak, Barbara Stanwyck, Sharon Stone… .
Pour toutes ces raisons, en plus d’être adapté d’un classique, « La Bête humaine » (1938), qui deviendra un classique lui aussi (raison pour laquelle il fait partie de mon Cannes Classics), est une perle du cinéma d’antan à découvrir pour tous les amateurs de Jean Renoir et de ces années 1930.
Spectateurs, peintre pour un jour, cinéaste pour toujours !