Pierre Granier-Deferre qui a débuté sa carrière de réalisateur alors que le cinéma français était sous la forte emprise de la Nouvelle Vague fait partie avec Henri Verneuil, Robert Enrico, Claude Sautet, Jean-Pierre Melville, Georges Lautner et quelques autres de ces cinéastes qui ne bénéficiant pas d’emblée de l’a priori favorable dont jouissaient les créateurs du mouvement précité (Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Chabrol, Eric Rohmer, Jacques Rivette, Louis Malle, Agnès Varda, Jacques Demy…) auront dû batailler ferme pour faire vivre un cinéma d’obédience classique, celui-là même que vilipendaient à longueur de déclarations et d’articles les Jeunes Turcs des Cahiers du Cinéma. Un héritage qualifié péjorativement de « qualité française » en raison d’un prétendu conformisme bourgeois un peu rance. Le temps a bien sûr fait son œuvre et le talent a comme souvent fini par parler. D’ailleurs quels sont les films dont les spectateurs se souviennent et qui sont encore regardés ? Ceux de Godard et de Rohmer ou ceux de Melville et de Granier-Deferre ?
Empruntant la voie autrefois royale mais aussi efficiente de l’assistanat, Pierre Granier-Deferre accède à la réalisation en 1961 avec « Le petit garçon de l’ascenseur » pour progressivement devenir le spécialiste reconnu des adaptations littéraires notamment celles des œuvres de Georges Simenon dont il était un grand admirateur (cinq films au total pour autant de succès sans compter sa participation active à la série télévisée avec Bruno Cremer dans le rôle de Maigret). 26 films en 34 ans de carrière (de 1961 à 1995) dont aucun n’est dénué d’intérêt avec comme points d’orgue : « Paris au mois d’août », « La Horse » « Le chat », « La veuve Couderc », « Le train », « Une étrange affaire » et « L’étoile du Nord » cela vous classe un réalisateur.
« Une étrange affaire » qui n’est pas le plus connu de cette courte liste est sans aucun doute un des films les plus ambitieux et personnels de Granier-Deferre, tiré d’un roman de Jean-Marc Roberts (Affaires étrangères). C’est Christopher Frank qui après avoir lu le roman contacte Deferre pour lui proposer d’en faire en commun l’adaptation. A son tour Deferre est emballé même s’il n'entrevoit pas d’emblée une manière attractive de transposer à l’écran cette chronique amère évoquant la rencontre entre un jeune agent de publicité et un chef d’entreprise spécialisé dans les reprises d’affaires au bord du dépôt de bilan.
Activité très en vogue à l’époque mais aussi très décriée en raison des méthodes brutales employées faites de coupes radicales dans les dépenses et de licenciements massifs, le tout se soldant assez souvent par une revente rapide et avec profits des activités les plus rentables. Dans les années 1980, Bernard Tapie sera le héraut charismatique de ce bataillon de mercenaires du capitalisme jugés par certains comme des « bandits de grands chemins » sans scrupule. Le film évoquera d’ailleurs assez régulièrement cet aspect de la profession. En lisant le roman, Deferre pense immédiatement à son ami Michel Piccoli qu’il n’a jusque-là jamais fait tourner pour le rôle de Bertrand Malair, grand patron énigmatique venu un beau matin pour remettre de l’ordre dans une chaîne de grands magasins parisiens à la suite de la mort toute récente de son PDG à l’ancienne.
Le mystère qui entoure cet homme inconnu de la une des magazines fait parler à voix basse le personnel fantasmant sur le lieu de sa précédente mission, New York, Stockholm, Londres, Canberra ? Les supputations vont bon train quand Bertrand Malair s’installe dans le bureau de Louis Coline jeune publiciste retardataire qui passe ses journées à « faire rien »…
Malgré la solide réputation de Deferre qui a vu passer devant sa caméra les plus grands acteurs de Jean Gabin à Simone Signoret en passant par Alain Delon, Lino Ventura, Jean-Louis Trintignant ou Romy Schneider, celui-ci ne parvient pas à trouver un seul producteur intéressé par un sujet jugé peu vendeur car basé sur un livre difficilement adaptable qui n’est d’ailleurs pas toujours bien compris. Le projet semble donc mort-né au grand dam de Christopher Frank et Jean-Marc Roberts. Mais déjà engagé auprès du producteur Alain Sarde sur l’adaptation de « L’étoile du Nord », Deferre se retrouve brutalement au « chômage technique » quand l’opération que doit subir en urgence Simone Signoret retarde le tournage d’un an. Alain Sarde soucieux de ne pas rémunérer son réalisateur à ne rien faire lui propose alors de mettre en chantier sa fameuse « Etrange affaire » mais sans coûts dispendieux.
Les trois hommes se mettent d’arrache-pied au travail pour finaliser une transposition crédible et imaginent au fur et à mesure les acteurs potentiels. Si Michel Piccoli semble indiscutable, c’est Deferre qui pense à Nathalie Baye pour incarner l’épouse du jeune publiciste devenu la proie du patron vampire. Bertrand Tavernier qui vient de le diriger justement au côté de Nathalie Baye dans « Une semaine de vacances » suggère à Deferre, Gérard Lanvin selon lui parfait pour interpréter ce jeune homme en quête de père. Francis Huster initialement prévu se désistant, il est fait appel au toujours surprenant Jean-Pierre Kalfon sorte de Robert Le Vigan sauce punk, pour être François Lingre, le fidèle cerbère de Malaire
chargé de mettre son nez partout
. Le non moins énigmatique Jean-François Balmer sera la tête pensante comptable et financière de Malair. Le très talentueux Philippe Sarde frère du producteur composera la musique de circonstance qui renforcera l’ambiance trouble et angoissante nimbant la chronique d’un changement de direction au sein d’une entreprise un peu assoupie.
Tout semble donc en place pour que le talent de chacun puisse s’épanouir lors d’un tournage qui ne durera que six semaines, permettant à Granier-Deferre de montrer qu’il peut accommoder sa mise en scène à toutes les atmosphères pour réaliser l’un de ses meilleurs films. Une étude subtile mais aussi fouillée et signifiante sur les méthodes managériales se mettant en place au sein des entreprises (principalement les grandes) depuis le début des années 1970 où la rationalité dénuée d’affect est clairement prônée comme essentielle pour résister à la mondialisation des marchés qui avance à grand pas. Des méthodes se développant à grand renfort de conférences et de séminaires dans tous les milieux y compris un secteur public peu préparé et qui de fait généreront certaines tragédies humaines faisant la une des médias à l’aune des années 2000. Un bouleversement des comportements humains encouragé par certaines séries célèbres et prolongé par l’apparition de la téléréalité se chargeant de banaliser le recours à certaines pratiques auparavant jugées déloyales.
« Une étrange affaire » un peu précurseur expose
la captation d’une personnalité et la destruction d’un couple par un dirigeant prédateur qui semble ne pouvoir assumer la vacuité de sa vie personnelle qu’en accaparant celles d’autres qu’il choisit au gré de ses pérégrinations dans les décombres d’un capitalisme toujours plus retors
. Michel Piccoli certainement un des plus grands acteurs de la seconde moitié du XXème siècle, déploie tout son charme onctueux et ambigu pour attirer dans ses rets
ce jeune adulte visiblement marqué par l’absence d’un père
dont Malair très renseigné sent très vite qu’il va pouvoir tirer profit.
Le film prend à certain moment une dimension fantastique construite à partir du trouble profond qui saisit un Louis tout
d’abord séduit, puis désarçonné pour finir, essoré et sans défense
. Le spectateur cinéphile pourra voir à la manière dont est filmé par instant Michel Piccoli une certaine parenté avec « Le Nosferatu » de Murnau, François Lingre incarnant l’âme damnée de Malair (cf. Renfield) chargé de détecter les proies faciles pour son maître. Comme le confirmeront Jean-Marc Roberts et Pierre Granier-Deferre l’absence du père qu’ils ont tous deux ressenti dans leur chair constitue une des clefs de lecture du film au-delà de son constat sans concession sur l’évolution des comportements entrepreneuriaux. S’il a reçu l’Ours d’argent du meilleur acteur au festival de Berlin en 1982, Michel Piccoli a été boudé par les Césars qui à l’instar de Patrick Dewaere l'ignoreront jusqu’au bout de sa prestigieuse carrière. Un film à voir absolument avec des acteurs à leur meilleur et un Pierre Granier-Deferre en chef d’orchestre virtuose.