Le passage du muet au parlant a traumatisé durablement les studios hollywoodiens dans les années trente. Sans surprise, une fois repartie, la machine à rêves n'a pas tardé à retrouver des couleurs et de faire du business en exploitant ce filon historique jusqu'à la corde. A l'entrée des années 50, Une version sombre de la déchéance des stars du muet fût par exemple le magistral Sunset boulevard de Billy Wilder. Simultanément, Donen et Kelly vont choisir délibérément la version optimiste de la reconversion, la preuve par l'exemple du dynamisme américain, de l'inépuisable capacité de la profession a rebondir après un échec. Qu'il vente ou qu'il pleuve, rien n'allait arrêter l'irrésistible ascension de Singin' in the rain vers les sommets.
Et soixante ans plus tard, Hazanavicius continuera d'exploiter le filon avec The artist.
Qui ne connait pas au moins un air de cette comédie musicale? Il faut reconnaitre que le jeune Donen a su démultiplier la renommée de Gene Kelly et dès le générique déployer une inventivité sans limite, en s'appuyant sur les réelles qualités et le professionnalisme du danseur de claquettes. Ajoutez à cela, un zest d’autodérision à l'encontre du star-system hollywoodien , et les ingrédients sont rassemblés pour célébrer sans vergogne le cinéma de l’Amérique, qui en cette année 52 se regarde en pleine gloire . Le rythme, en particulier de la première partie, est éblouissant et nous entraine dans une succession de scènes devenues cultes. N'oublions pas de donner une mention spéciale au sparring-partner de Kelly: Donald O'Connor est aussi acrobate que Buster Keaton, mais en plus il parle, il joue la comédie, et enchaine blagues et mimiques comiques avec une facilité déconcertante. Faites-les rire, décline-t-il entre deux pirouettes.
Singing' in the rain défie le temps sans renier son époque. Il fait bon vivre en le regardant, sans pour autant être simpliste ni naif. Ainsi la star Lockwood se fait remettre en place lors de la première rencontre inopinée avec Kathy (vous n'êtes qu'un pantomine) et sa réponse est qu'effectivement il ne peut lui dévoiler son cœur qu'en allumant les projecteurs. La star a besoin d'être aimé, mais attire aussi les faux semblants et le crime alléché par l'odeur de l'argent. L'apparition brève mais significative de la vénéneuse Cyd Clarisse dans la scène rêvée Broadway melody est de plus un bijou de mise en scène.
Vous vouliez de la couleur, vous en aurez, les costumes illuminent l'écran et rejaillissent sur le spectateur. Demain vous ne direz plus jamais "good morning" de la même façon, ni répéter les chaussettes de l'archiduchesse sont-elles sèches, archi-sèches sans penser à la leçon de diction du duo mythique. Voilà un remède idéal en période de déprimante pandémie. Vous m'en remettrez deux heures, docteur!
TV4 VO aout 2021
PS un encore plus grand moment fut de voir le film en présence de Stanley Donen! lor s de l'ouverture du FESTIVAL LUMIERE 2010