Le film s'attache à représenter cette histoire et ce personnage en tant qu'être humain et non en tant que Reine. C'est pourquoi tout ce qui est protocolaire va être regardé uniquement du point de vue de Marie-Antoinette, créant chez le spectateur une forme d'empathie et ce dès les premiers instants du long-métrage. L'unique souhait de la réalisatrice étant de montrer la vie du personnage à Versailles, les à-côtés sont très brefs voir inexistants. Et même l'entracte du film qui montre la transition entre l'Autriche et la France n'a qu'un seul but : Dévoiler la transformation de Marie-Antoinette, qui, des vêtements jusqu'aux manières de saluer les gens doit devenir une autre personne. On découvre à peine une identité qu'elle doit en trouver une nouvelle. Son arrivée au château et la façon dont elle se retrouve projetée dans un monde étranger, exigeant et dirigiste est très touchant.
La précision accordée aux divers rituels, l'utilisation en tant qu'"objet" de la dauphine a quelque chose de troublant. Elle ne peut pas être elle-même : Ni choisir ses habits, ni choisir ce qu'elle mange, ni choisir où elle va, ce qu'elle dit, quand elle rigole, quand elle se tait. Elle devient le pantin de la cour, qui n'attend d'elle qu'une seule chose : Un hériter et un comportement dicté dans son entièreté.
Sous cette emprise dans laquelle Marie-Antoinette se fond nous avons malgré tout le bonheur de découvrir les qualités artistiques du film. Une dominante de couleurs claires, vives et douces, qui renvoient aux plaisirs épicuriens de la cour. Des décors, en passant par les plats, les costumes ou les teintes des visages on y retrouve ce rosé ambiant, cette pâleur des images, réchauffante et éblouissante, qui se dresse toujours avec en fond un jardin interminable et un ciel aux contours rassurants. Il n'y a pas de point noir dans cette vie, du moins en apparence. Le monde des surfaces n'a jamais été aussi distingué, propre et auto-satisfait.
Bien entendu, cette ambiance et cette impression de planer dans un monde à double facette n'aurait aucune portée émotionnelle sans l'interprétation de Kirsten Dunst, juste parfaite pour le rôle. Son sourire espiègle, son regard vide, ses crises ponctuelles, son insouciance corporelle et mentale : Tout fait d'elle une personne à qui l'on s'attache sans problème, et envers qui on se révèle très compréhensif. De nombreuses mini-séquences sont là pour nous faire sourire et nous faire comprendre l'état d'esprit de la jeune femme, douce mais mal à l'aise, qui passe du rire aux larmes et dont on admire la personnalité.
C'est dans cette ambiance intimiste et uniforme que se déroule les deux heures de film, avec une répétition voulue des évènements et quelques séquences qui apparaissent presque comme des petites poésies, ici ou là, dans le château ou autour, seule ou accompagnée, et qui nous font baigner dans cette inconscience du monde extérieur. Car la réalité vient tout de même nous rattraper : En dehors de cette bulle de délices et de délicatesses se cachent, tapis hors des frontières de Versailles, un peuple qui souffre et qui demande à se faire entendre, en vain. Et je trouve que la réussite de Sofia Coppola est vraiment de nous faire prendre conscience de la difficulté de s'acclimater non seulement à un monde étranger, mais aussi et surtout à un monde dont on n'a même pas conscience de son existence. Comment la Reine peut-elle comprendre les problèmes du peuple alors qu'elle n'a jamais quitté sa chambre ? Est-ce que finalement, en tant qu'enfant éduqué à vanter les mérites de la révolution et de la guillotine, nous n'avons pas fait preuve de jugements hâtifs en terme de compréhensions de ces êtres humains ? Ne sont-ils pas d'avantage prisonniers et ignorants que vils et maléfiques ?
De nombreux instants du film, aussi futiles ou brefs qu'ils soient, sont extraordinaires, et tous les citer serait trop long et gâcherait vraisemblablement les surprises. Celui qui m'a le plus marqué reste le passage qui fait directement écho à Virgin Suicides. La scène qui suit l'acte sexuel (bien qu'à la symbolique différente) est la même. Cela m'a sauté aux yeux. Cette image d'une Kirsten Dunst allongée sur la pelouse, sous un ciel matinal aux teintes bleutées (alors que jusqu'ici les teintes uniques étaient blanchies, rosées ou orangées) renvoie à cette idée de défloraison, qui fera dans un film comme dans l'autre figure de précepte à une chute sans précédent, une descente aux enfers inéluctable.
Finalement on réalise avec un certain dépit que Marie-Antoinette n'est rien d'autre et n'a jamais été rien d'autre qu'un symbole. Et comme dans notre livre d'histoire, le symbole se transforme en objet, qu'on s'amusera à décapiter et dont on observera les croquis avec passivité, en se posant des questions qui resteront vierges, en s'interrogeant une heure, peut-être deux, avant de passer à autre chose...