Film qui suit le génial La Balade sauvage, Les Moissons du ciel raconte l’histoire d’un couple, Bill et Abby, de Chicago, contraint de fuir la ville pour chercher du travail comme saisonniers au Texas en 1910. Ils trouvent un emploi dans une ferme exploitant le blé. Le travail y est dur, très dur et ingrat. De plus, n’étant pas mariés, ils doivent faire semblant d’être frère et sœur. C’est cette “astuce” qui va provoquer un changement radical pour eux : le riche propriétaire, mourant, tombe amoureux de la jeune femme et propose de l’épouser. Le couple accepte de jouer le jeu, sachant que c’est une chance unique de sortir de sa situation difficile.
On suit la route de ces personnages et l’on espère avec eux que tout se passera bien, qu’ils pourront vivre heureux dans ce petit paradis. Leur ascension sociale transforme leur statut du jour au lendemain, symbolisant sans doute l’ascension sociale possible aux États-Unis. Mais la vérité finit toujours par les rattraper, implacable, comme dans les tragédies grecques.
Car grâce à l’amour, le propriétaire semble aller de mieux en mieux, et sa mort n’est plus imminente. Lorsqu’il découvre la vérité, il explose de rage, brûle tout et s’apprête à tuer le vrai mari. Sans l’amour, il n’aurait pas survécu et n’aurait pas eu la confiance nécessaire pour affronter Bill. Ainsi, c’est l’amour qui, paradoxalement, va les perdre, peut-être le “péché” d’avoir trompé le propriétaire et de bouleverser sa première union avec Bill. Oui, il s’appelle Bill, mais nous n’entendons presque jamais son nom.
Puis l’enfer s’abat sur le domaine par le feu, un feu terrifiant et quasi divin. Cette vision de l’enfer est impressionnante. Le propriétaire retrouve Bill et tente de le tuer ; Bill se défend et le tue. On les suit dans leur fuite, un peu comme dans Badlands et la forêt : la vie sauvage leur sert de dernière cachette, rappelant Adam et Ève traqués qui doivent quitter le paradis pour affronter la douleur de la civilisation. Ce qui marque, c’est le ton léger de cette fuite, comme si ce qu’ils avaient commis n’était pas grave, ou comme s’ils étaient encore au paradis. À la fin, Bill est tué et sa compagne n’a plus rien, à part la petite sœur de Bill, et doit regagner la civilisation, symbole de tristesse et de brutalité.
C’est avant tout un film contemplatif sur le travail des champs, presque un tableau impressionniste. Les plans sont magnifiques, leurs couleurs chantantes, presque pastel, parmi des décors qui n’en sont pas vraiment : cinq d’entre eux m’ont particulièrement marqué.
La maison… La maison… On la croirait sortie d’un tableau de Hopper. En vérifiant, c’est bien le cas : Malick s’est inspiré de Maison au bord de la voie ferrée. Cette maison est étrange, isolée au milieu de nulle part, gothique et envoûtante.
Un autre élément frappant est le travail de la terre. On voit les gens labourer, et ce qui marque, ce sont ces machines agricoles. Nous sommes en 1910 et elles sont encore rudimentaires, énormes, ressemblant aux engins imaginés par Miyazaki dans Le Château dans le ciel. Les tracteurs paraissent presque des locomotives adaptées à peine pour le champ.
Les éléments, la terre et le ciel, sont omniprésents, presque des acteurs du film. Ils sont écrasants, et la maison semble être la seule chose tangible. On retrouve aussi la colère divine qui s’approche, avec ce ciel d’orage tout simplement sublime. Comment filmer si magnifiquement quelque chose d’ordinaire ? Comment un thème qui évoque La Petite Maison dans la prairie peut-il devenir presque mystique ? En tant que cultivateurs, le ciel guide leur vie et leur rythme. Tout semble simple sous son regard. La terre, blonde comme le soleil, les nourrit, les fait vivre. Les épis de blé bruissent, cachant les animaux sauvages, les créatures du paradis. La musique de Saint-Saëns magnifie cette ambiance.
Enfin, une “nature morte” — ou presque : une carafe de liqueur et deux verres posés sur une table — révèle, en un instant, toute la magie du film. C’est un véritable tableau qui se déploie devant nos yeux.
C’est la magie de ce film : faire d’un sujet apparemment banal quelque chose d’autre par la beauté de l’image, parler des hommes, du destin et de Dieu. 4/5