Et c’est encore un autre de nos metteurs en scène, tellement notre équipe est riche, Jean Delannoy, qui a mis en scène l’œuvre la plus achevée, la plus une, la plus continument belle de toutes celles présentées à Cannes, je veux dire la Symphonie pastorale. L'œuvre d’André Gide dont le film est tiré n’est pourtant pas de celles que nous aimons, on s’en doute. Comme à son habitude, celui-ci s’y complait dans une atmosphère trouble, mystique et sensuelle à la fois. Le dépouillement apparent du style fait croire d’abord à une volonté réelle de lucidité, mais en fait, bien loin de chercher à éclairer son lecteur, Gide l'enveloppe savamment dans un brouillard artificiel de discussions théologiques et, sous ce camouflage, il justifie les pires égarements de la passion en faisant semblant de les condamner, il propose des libérations anarchiques grosses de la pire immoralité.
Heureusement, les nécessités mêmes de l’art dramatique et cinématographique ont conduit Jean Delannoy, Jean Aurenche et Pierre Bost à faire éclater en quelque sorte cette œuvre malsaine, à briser la coque vénéneuse pour dégager la vérité féconde ; ils ont su rétablir les personnages principaux sous leur éclairage réel, éclairer de façon juste et compréhensive, avec discrétion mais sans faiblesse, l'hypocrisie inconsciente, l’égoïsme monstrueux que peut engendrer chez certains êtres l'éducation chrétienne (et non plus seulement protestante).
L'œuvre acquiert ainsi une tension tragique, une puissance accusatrice d'autant plus grandes que l'interprétation de Pierre Blanchar, Michèle Morgan, Line Noro, Jean Desailly, Andrée Clément, les photographies de Thirard, la musique de Georges Auric et la mise en scène de Delannoy sont d’une très grande beauté. On peut bien entendu discuter certains passages du film, certaines modifications apportées à l'intrigue, certains trucs de studio trop visibles, on peut surtout, à mon avis, reprocher à Delannoy comme à Daquin une stylisation qui paraîtra, toujours trop voulue si on la compare à la simplicité des scènes de « Bataille du rail » dont je parlais tout à l'heure ou encore à l'art d'un William Wyler ; la Symphonie pastorale n’en demeure pas moins une grande œuvre, et, je le répète, la meilleure selon moi de toutes celles présentées à Cannes.
Pol Gaillard, Chronique cinématographique : Le premier festival international du film à Cannes ; dans La Pensée du 1er octobre 1946, pp.76 à 86