L’année suivant l’anticommuniste «Ninotchka» où Garbo, au terme de sa carrière, riait enfin, «The shop around the corner» (USA, 1940) d’Ernst Lubitsch conserve sa charge anti-rouge (bien que le film soit adapté d’une pièce de Miklos Laszlo, dramaturge hongrois de l’époque soviétique) mais cible son intérêt ailleurs, dans le quiproquo d’une idylle. Réemployée à travers maints films puis téléfilms, l’intrigue amoureuse de Laszlo reprise par Lubitsch est celle d’un homme, Kralik, qui se dispute souvent avec une collègue de travaille, Klara, tandis qu’ils entretiennent entre eux, sans savoir l’identité de leur destinataire, une relation épistolaire amoureuse. Cette intrigue correspond pleinement au cinéma de Lubtisch qui, comme celui de Wilder, vise à faire germer au-delà des apparences le secret des choses. Si chacun des deux protagonistes ne peut supporter l’attitude de l’autre, jusqu’à se mépriser directement, ils correspondent tout de même par leur esprit, grâce aux lettres qu’ils s’envoient l’un l’autre sans le savoir. De même que lorsque dans le décor, Lubtisch insère des formes phalliques ou vaginales, ils procèdent par cette histoire d’amour à l’incrustation du désir dans des situations a priori innocente, ce qui fait de lui, avec Hitchcock, l’un des réalisateurs les plus subversifs du cinéma américain à l’époque du code Hays. Les décors du prolifique Cedric Gibbons rappellent le film au studio et donc à l’artificialité. Le souci de Lubtisch, homme de théâtre avant tout, n’est pas de situer son cinéma dans des conditions réalistes mais de représenter les situations entre homme et femme, en l’occurrence tout du moins, de façon ambivalente. Le spectateur et son esprit d’analyse et de lecture apercevra soit la romance entre deux camarades de travaille ou/et décernera les intentions cachées dans les gestes des acteurs, dans l’utilisation du décor et des costumes. La perspective interne au cinéma de Lubtisch, son vertige sophistiqué en enrichit la valeur.