Jungle Fever est la grande œuvre d’un architecte qui, à l’instar de son protagoniste, s’efforce d’accéder à une juste reconnaissance de son talent et de sa liberté qu’on ne cesse de lui refuser, en témoignent les panneaux routiers qui peuplent le générique d’ouverture. Le travelling initial, que reproduira la clausule selon un mimétisme
fatal, rend compte d’emblée de cette auscultation des corps dans leurs décors
: l’espace réfléchit l’individu, sa famille, son groupe d’appartenance, son travail de façon à le
ségréguer tels les plans qui localisent notre duo dans son quartier respectif de New York, Harlem pour lui, Bensonhurst pour elle.
Une même séquence revient plusieurs fois, celle où Flipper conduit sa fille à l’école en empruntant jour après jour le même itinéraire, à la différence de son épouse qui préférera un autre chemin.
À cet ordre établi se heurte la relation interdite entre un Roméo et une Juliette des temps modernes qui fera voler en éclats les conventions, révélant les failles de chacun des milieux investis, point de départ d’un
engrenage tragique au terme duquel les dogmatismes et les injonctions triompheront des amants
. Le symbole de cette marginalité réside dans l’appartement loué par Flipper dans une zone intermédiaire dans laquelle, néanmoins, un homme noir au contact d’une femme blanche éveille les soupçons de la brave communauté résidente, allume les
gyrophares des forces de police
…
Spike Lee compose son scénario comme un ensemble de vignettes, à la façon d’un film choral offrant à chaque personnage ses enjeux et sa sensibilité, éclate d’abord son intrigue pour mieux la resserrer, rassembler des trajectoires qui convergent toutes vers le maintien des traditions, aussi figées et deshumanisantes soient-elles. Il n’est pas anodin que chaque foyer vive dans l’ombre d’une figure absente soit en raison de sa disparition (la mère d’Angela, celle de Paulie) ou de son endoctrinement (le père de Cyrus et de Gator, que ces derniers nomment par des titres religieux), marque d’un déséquilibre que la haine et la peur transforment en rejet de l’autre. Un chef-d’œuvre interprété et mis en scène à la perfection.