Sa fluidité remarquable, sa puissance de mise en scène et la tension qu’elle parvient à garder pendant sa petite heure et demie font de Majin une réussite injustement méconnue en France – affront levé par la maison d’édition Le Chat qui Fume, merci à elle. Nous sommes d’entrée de jeu frappés par l’atmosphère oppressante du film : quelque chose est en train de se passer, les événements se précipitent, une famille en renverse une autre au nom du pouvoir, bras armé d’une entreprise de conversion et d’exploitation des populations locales réduites en esclavage.
Le divertissement, flamboyant lors des ultimes séquences, se mêle aussitôt à la fresque historique, simplifiée pour l’occasion, qui remet en lumière la lutte intrinsèque entre gardiens des valeurs païennes traditionnelles et défenseurs d’un christianisme présenté ici comme une tourmente. Le kaijū qu’il faut réveiller devient alors le bras armé d’un Japon archaïque soucieux d’écraser ses oppresseurs et de libérer son peuple ; son axiologie d’abord négative évolue sans que le mythe ne perde de sa brutalité. En effet, nul ne saurait gouverner le Majin dont on craint la fureur plus que toute autre chose ; et s’il épargne, c’est pour mieux en écraser d’autres. Le long métrage entretient fort bien cette rugosité nécessaire au mythe : il retarde son apparition tout en le rendant omniprésent – il pèse sur les situations, menace à l’horizon des conquérants – jusqu’à immortaliser son intervention.
Nul hasard si l’héroïne est prête au sacrifice pour sortir le kaijū de son sommeil : ce don de soi renvoie à la vénération d’entités supérieures terrifiantes dont le sens des valeurs qu’elles portent se modifie en fonction des âges. La séquence de réveil compte parmi les plus impressionnantes d’un film hybride, à mi-chemin entre le cinéma japonais et le blockbuster américain à la Planet of the Apes, sorti deux ans plus tard. Une très belle découverte.
Redite du premier volet, où un environnement aquatique (tout le film se déroule autour d'une île au centre d'un lac) remplace le décor minéral et aride de l'original, avec toujours une Majin sauveur mais terrifiant. Le très beau film d'animation "Yuki - le secret de la Montagne magique" de Tadashi IMAI reprendra la figure de Majin, pour en offrir une lecture critique ; Alors que les films de la trilogie de la Daei se terminent par une restauration de l'ordre féodale par l'intervention d'une divinité venue punir les méchants, dans le film d'IMAI les villageois révoltés, après s'être eux-même émancipés de leurs exploiteurs, apprendront à surmonter leurs craintes superstitieuses incarnées par une divinité de la montagne au design repris de celui de Majin.