Ce qui me frappe avec *Maman, je m’occupe des méchants!*, c’est que le film part d’une idée qui, sur le papier, a tout pour fonctionner encore une fois : reprendre le principe du petit garçon livré à lui-même, le déplacer vers un autre enfant, un autre décor, d’autres adversaires, et demander à Raja Gosnell de faire vivre un scénario signé John Hughes. Le résultat, pourtant, ressemble moins à une vraie relance qu’à une reproduction appliquée d’une formule déjà usée, comme si le film savait très bien ce qu’il devait recopier sans jamais retrouver ce qui faisait le charme profond des précédents. Sorti en 1997, porté par Alex D. Linz face à Olek Krupa et Rya Kihlstedt, et présenté en France comme le troisième volet de la série sous le titre original *Home Alone 3*, il remplace entièrement la famille et l’univers des deux premiers films.
Je ne peux pas dire que j’ai passé un mauvais moment de bout en bout, et c’est précisément ce qui rend le film plus frustrant qu’insupportable. Il y a une efficacité réelle dans sa manière de poser rapidement l’enjeu, une énergie presque mécanique qui fait avancer l’ensemble sans temps mort, et Alex D. Linz a quelque chose d’assez naturel dans le rôle principal : il n’a pas le magnétisme insolent qui marquait immédiatement la mémoire, mais il a une bonne bouille, un vrai sens de la réaction, et suffisamment de présence pour empêcher le film de s’effondrer complètement. On sent aussi, par moments, une envie de pousser plus loin le côté gadget, technologie domestique, maison transformée en terrain de jeu, ce qui donne au film une personnalité un peu différente dans la saga. C’est justement là que le film devient regardable : quand il cesse d’essayer d’être l’héritier direct d’un classique affectif pour devenir un petit divertissement de pièges et de mouvements.
Mais presque tout ce qui devait donner une âme à cette mécanique reste ici au stade de l’esquisse. Le problème principal, à mes yeux, est que le film confond vitesse et légèreté. Il bouge beaucoup, il s’agite sans arrêt, il multiplie les situations, mais il ne construit jamais vraiment cette chaleur familiale, cette sensation d’espace vécu, cette douceur domestique qui permettaient autrefois à la comédie de s’enraciner dans quelque chose d’humain. Ici, la maison est surtout un dispositif, les personnages secondaires existent surtout pour faire tourner l’intrigue, et les méchants, pourtant plus nombreux, paraissent souvent moins amusants que fatigants. Ils sont conçus comme des silhouettes fonctionnelles qu’on peut envoyer d’une pièce à l’autre, d’un gag à l’autre, et non comme de vrais contrepoints comiques. À force, le film donne l’impression de n’être qu’un mécanisme de plus en plus bruyant.
C’est là que Raja Gosnell me laisse le plus réservé. Sa mise en scène fait le travail, mais rarement plus. Elle sait où placer l’action, comment enchaîner les péripéties, comment obtenir une lisibilité minimale de la comédie physique, mais elle ne trouve presque jamais la grâce du chaos. Or ce type de cinéma n’a pas seulement besoin de rythme ; il a besoin d’une précision de chorégraphie, d’un sens du crescendo, d’une manière de faire monter l’anticipation avant la chute. Ici, beaucoup de gags tombent correctement sans jamais vraiment décoller. On sourit davantage qu’on rit, on suit davantage qu’on savoure. Le film a en outre une tendance à grossir son trait, à rendre la violence plus cartoonesque, plus démonstrative, sans compenser par une invention visuelle assez forte pour que cela devienne jubilatoire.
Ce qui me gêne aussi, c’est l’absence presque totale de sentiment de nécessité. Le film semble exister parce qu’il fallait un troisième épisode, pas parce qu’un cinéaste ou un scénariste avait trouvé une nouvelle variation irrésistible. Le scénario de John Hughes garde la structure, mais il en perd la mélancolie légère, la petite cruauté enfantine, la part de solitude qui donnait autrefois un vrai supplément d’émotion. Ici, l’ensemble est plus industriel que personnel, plus calculé qu’inspiré. On voit très bien ce qu’on attend du spectateur à chaque scène, et c’est peut-être cela qui finit par fatiguer : cette impression que tout est déjà prévu, déjà calibré, déjà refermé avant même d’avoir pu surprendre.
En tant que film pour enfants, je peux comprendre qu’il conserve des défenseurs. Il a une lisibilité immédiate, un jeune héros accessible, des méchants identifiables, une dynamique simple, et il remplit sa mission de divertissement familial remuant. Mais en tant que cinéma, et surtout en tant que suite indirecte d’une machine aussi emblématique, il me paraît beaucoup trop limité pour laisser autre chose qu’un souvenir passager. Il n’est pas vide au point d’être méprisant, ni raté au point d’être fascinant ; il est plutôt coincé dans cette zone moyenne où quelques idées honnêtes empêchent le naufrage complet, mais où la pauvreté d’inspiration empêche toute vraie affection durable. Ce n’est pas le genre de film qu’on déteste avec passion ; c’est celui qu’on regarde en reconnaissant sans cesse ce qu’il essaie de refaire, sans presque jamais ressentir pourquoi on l’aimait tant avant. Son accueil critique est d’ailleurs resté largement froid, avec une moyenne spectateurs AlloCiné très basse, un consensus critique Rotten Tomatoes défavorable, et un box-office mondial honorable mais très loin des sommets des deux premiers volets.
Spoilers:
Ce qui me dérange d’emblée dans *Maman, je m’occupe des méchants !*, c’est que le film donne l’impression d’avoir été conçu non pas à partir d’une nouvelle idée de mise en scène ou d’une vraie nécessité de récit, mais à partir d’un réflexe industriel : reprendre la marque, changer l’enfant, grossir l’intrigue, et espérer que le simple retour des pièges suffira à recréer une magie. Le point de départ est déjà révélateur de ce problème : on remplace la petite catastrophe familiale des deux premiers films par une histoire de microprocesseur militaire caché dans une voiture téléguidée, récupéré par erreur à l’aéroport, puis recherché par des criminels dans toute une rue de Chicago. Sur le papier, cela ajoute du mouvement ; dans les faits, cela retire au film ce qui faisait le prix de la formule, à savoir une simplicité immédiate, une chaleur domestique et une vraie lisibilité émotionnelle. Sorti en 1997, écrit par John Hughes et réalisé par Raja Gosnell, le film change complètement de famille, de héros et de dynamique, et cela se sent dès les premières minutes comme une tentative de redémarrage plus que comme une suite organique.
Je ne dirais pas que tout est à jeter, et c’est même pour cela que le film m’agace davantage qu’il ne m’accable. Alex D. Linz a une présence correcte, une bouille qui fonctionne, et il y a chez lui quelque chose d’assez appliqué, d’assez sincère, pour empêcher le film de devenir totalement antipathique. Quand Alex observe les cambriolages depuis sa maison, quand il comprend avant les adultes qu’il se passe quelque chose, quand le film joue simplement la carte du gamin débrouillard laissé seul avec la varicelle et obligé de faire face à des intrus, on entrevoit par moments un divertissement familial honorable. Je comprends très bien qu’un jeune spectateur puisse s’y accrocher : le récit avance vite, les enjeux sont clairs, les gadgets amusent, et le principe reste immédiatement efficace.
Mais tout ce qui devrait donner une âme au film reste faible, mécanique ou carrément sans saveur. Les parents sont à peine dessinés, les personnages secondaires existent surtout pour faire circuler l’intrigue, et surtout les méchants n’ont ni la présence comique ni la folie mémorable d’un vrai duo de cinéma burlesque. Ils sont quatre, donc théoriquement plus menaçants, mais ce nombre les affadit au lieu de les enrichir : chacun devient moins un personnage qu’une fonction dans la chaîne des gags. Le film croit compenser cela par une surenchère de dispositifs, de surveillance, de technologie, de fausses pistes, de va-et-vient, alors qu’il y perd surtout la texture de maison vécue, de cocon menacé, de terrain familier transformé en champ de bataille. La maison n’est plus un lieu ; c’est une machine à faire tomber des corps. Et comme Raja Gosnell filme tout cela avec une efficacité correcte mais très peu de grâce, beaucoup de scènes se regardent plus qu’elles ne se savourent.
Là où le film bascule vraiment pour moi dans une forme de lourdeur presque triste, c’est dans sa seconde moitié, quand il faut enfin payer la promesse des pièges. Oui, il y a bien quelques idées qui peuvent arracher un sourire isolé, mais tout devient de plus en plus épais, bruyant et artificiel. La poursuite autour de la voiture téléguidée, la vieille voisine ligotée dans son garage, le pistolet à bulles utilisé comme faux Glock, le chef des criminels caché dans le fort de neige, puis ce perroquet qui finit par déclencher les feux d’artifice pour le dénoncer : tout cela raconte moins l’inventivité d’un film que son épuisement, comme s’il lui fallait sans cesse ajouter une nouvelle couche de bizarrerie pour masquer le fait qu’il ne sait plus très bien faire rire autrement. Même le gag final des malfrats contaminés par la varicelle relève de cette logique : ce n’est pas odieux, ce n’est pas scandaleux, c’est juste un dernier clin d’œil forcé d’un film qui continue à appuyer là où il n’y a déjà plus grand-chose.
Le plus embêtant, c’est que le film n’est jamais assez mauvais pour devenir fascinant, ni assez inspiré pour devenir attachant. Il flotte dans une zone assez ingrate où l’on reconnaît encore la solidité d’une formule commerciale, la compétence minimale d’un studio, la présence correcte d’un enfant principal, mais où presque tout ce qui pourrait créer un souvenir durable manque à l’appel. On sent pourquoi une partie du jeune public a pu y trouver son compte, et on sent tout autant pourquoi l’accueil critique a été majoritairement froid, tandis que Roger Ebert faisait presque figure d’exception enthousiaste. À mes yeux, cette contradiction résume assez bien le film : regardable, parfois vaguement amusant, mais creux, trop calculé, trop bruyant, et surtout privé de cette petite étincelle de cruauté tendre et d’émotion simple qui faisait tenir la formule autrefois. Ce n’est pas un naufrage absolu ; c’est peut-être pire que ça, en un sens : un produit qui fonctionne juste assez pour rappeler sans cesse à quel point il fonctionne moins bien que ce qu’il imite.