Cela pourrait être un film policier (il l'est en partie) ou un drame psychologique (également vrai) mais "Merry-go-round" est aussi à côté de ces genres; Ou plutôt il accueille les genres pour les détourner et leur donner une forme qui, en réalité, est semblable à une radicalisation du cinéma de son auteur. Jacques Rivette est coutumier de ces films longs, complexes, parfois hermétiques, dont la trame paraît simple en apparence mais se révèle très vite détraquée par un mystère qui ne fait que s'épaissir. Si des long-métrages comme "Out 1" ou "Céline et Julie vont en bateau" sont de la même veine dans ce rapport entre durée démentielle et mystère persistant, leur tonalité est indéniablement ludique ; il y a au contraire dans "Merry-go-round" une ambiance poisseuse qui rend ce labyrinthe identitaire assez malaisant. Presque dépourvu d'humour, le film imagine un cheminement à une enquête qui donne l'illusion de progresser – et ce parce que les personnages passent beaucoup de temps à expliquer la situation – alors que notre compréhension des événements ne s'affine jamais. Une raison à cela : si les deux personnages principaux sont en quête de vérité et de sentiments (retrouver une sœur et un père pour Léo ; retrouver l'amour pour Ben), Rivette propose toute une galerie de personnages secondaires qui ne cessent de mentir dans le cadre d'une obscure machination à but lucratif, impossible à saisir dans sa globalité. De plus, les choses se compliquent davantage quand, parallèlement à cette trame, est montrée dans une opacité totale une course-poursuite entre deux personnages (l'un joué par le même Joe Dallesandro – qui accompagne Maria Schneider dans leur enquête commune –, l'autre par Hermine Karagheuz), d'abord dans une forêt puis dans les dunes. Jamais on ne comprend le statut de ces images : ont-elles un lien avec l'histoire principale ? se passent-elles avant ? ou bien après ? Que les deux faces de ce montage parallèle soient connectées ou pas, il y a une volonté chez Rivette de décoller d'un réalisme morne où tout serait concret et aboutirait à une résolution. Ces penchants pour l'abstraction, le mythe et la symbolique ne doivent pas être vus comme une astuce pour emmêler les neurones d'un spectateur qui serait perdu, il doivent être considérés comme des axes majeurs d'un manifeste esthétique : un film n'est pas une histoire à travers laquelle on doit s'identifier à un schéma narratif classique et à des personnages, c'est un voyage temporel qui ne délimite aucune frontière et qui n'est d'ailleurs même pas tenu d'en avoir. Le manège (traduction littérale du titre) dont il est question ici est donc polysémique : il induit le vertige inhérent à l'absence d'explications de l'enquête menée et d'un montage qui accole le réel à des perspectives mythiques et/ou oniriques inattendues et entêtantes. Ainsi, c'est dans son caractère profondément indémêlable que "Merry-go-round" trouve sa puissance et fonde son exigeante radicalité.
Très long, le film a du mal à décoller (ça commence pourtant à l’aéroport de Roissy), jusqu'à l'apparition d’Élisabeth (attachante Danièle Gégauff). On suit alors plus volontiers un récit par ailleurs volontairement emberlificoté, comme les aimaient Rivette et son scénariste argentin. Le duo de détectives amateurs formé par Maria Schneider et Dallessandro fonctionne bien et, grâce à eux, nous sommes emportés jusqu'au dénouement (dont on se fiche éperdument) dans une très légère euphorie.