Il y a des films qui brûlent d’un feu glacé, des œuvres qui avancent masquées, oscillant entre la splendeur et la perplexité. Inferno appartient à cette catégorie : fascinant sans être envoûtant, étrange sans être dérangeant, ambitieux sans être tout à fait accompli. Second chapitre de la trilogie des Trois Mères, amorcée par Suspiria, ce film ne poursuit pas tant une histoire qu’un état d’âme — une plongée lente et esthétique dans un mysticisme décadent, hanté par l'idée du Mal comme principe architectural.
Le plus grand triomphe d’Inferno est sans doute formel. Dario Argento compose ici une symphonie visuelle d’une précision artisanale, aidé par le savoir-faire de Mario et Lamberto Bava. Chaque plan est un tableau. Les jeux de lumière saturée, les décors stylisés jusqu’à l’abstraction, les couleurs primaires qui semblent saigner l’écran : tout cela compose un théâtre du cauchemar d’une puissance évocatrice indéniable. On est souvent suspendu à l’image, happé par sa beauté glacée. Le film n’est jamais banal — il est trop singulier pour cela.
Mais à mesure que l’on s’enfonce dans ses couloirs tapissés de rouge et ses sous-sols inondés, une autre sensation s’impose : celle d’un vertige scénaristique. Inferno ne raconte pas — il suggère, il fragmente, il disperse. L’intrigue, labyrinthique à dessein, déroute plus qu’elle ne captive. Les personnages disparaissent aussi vite qu’ils apparaissent, souvent sans que leur destin n’ait de retentissement émotionnel. Cette volonté de briser la logique classique aurait pu être libératrice ; elle finit par créer une distance, un flou constant entre ce que l’on voit et ce que l’on ressent.
Cela ne signifie pas que le film échoue à provoquer des moments de grâce. Au contraire : certaines scènes, prises isolément, sont d’une efficacité viscérale.
L’ouverture aquatique dans l’appartement submergé est une leçon de cinéma sensoriel. Le meurtre au milieu des félins hystériques ou la séquence de Kazanian dévoré par des rats frôle le grotesque, mais laisse une empreinte marquante, ne serait-ce que par leur démesure.
C’est justement là que réside l’ambiguïté du film : chaque scène semble conçue comme un sommet visuel, mais le tout ne s’assemble jamais vraiment en une œuvre organique.
On sent pourtant une réelle volonté d’explorer un autre langage cinématographique, plus symboliste, plus onirique. Argento ne triche pas. Il tente quelque chose de sincère, d’inspiré, de dangereux même : faire du cinéma comme on compose une musique d’ombres. La bande-son de Keith Emerson, audacieuse mais inégale, illustre bien cette tension entre la fulgurance et la maladresse. Par moments, elle amplifie l’étrangeté du film ; à d’autres, elle la dilue.
Le casting, quant à lui, participe sans doute à cette sensation diffuse : il soutient l’ambiance, mais ne l’incarne jamais vraiment. Peu de personnages s’imposent dans la mémoire,
hormis peut-être Veronica Lazar, étrange et impassible, incarnation finale de la Mater Tenebrarum.
Le reste semble parfois naviguer sans boussole dans ce labyrinthe gothique, victimes d’un monde dont ils ne sont que des figurants.
Inferno n’est donc ni un échec, ni un chef-d’œuvre. C’est une curiosité somptueuse, une œuvre inclassable qui tient davantage de l’incantation que du récit. Le film ne parvient pas toujours à transmuter son ambition en puissance dramatique, mais il propose suffisamment de visions fortes, d’instants suspendus, d’éclats de pure terreur esthétique pour mériter l’attention. C’est une traversée imparfaite, mais habitée, hantée, portée par une audace formelle que peu de cinéastes oseraient encore revendiquer.
Un film de déséquilibres et de vertiges. Et si tout n'y brûle pas avec la même intensité, il laisse dans son sillage une cendre étrange, un parfum d’oubli et de rêve inabouti.