Ecrit sous l’influence déterminante de Blow up d’Antonioni, le film de Coppola s’articule cependant autour d’un protagoniste fort différent : Harry est un être solitaire – pour ne pas dire asocial – et inquiet : c’est un écouteur compulsif qui est lui-même taraudé par l’angoisse d’être écouté. Son catholicisme n’est évidemment pas étranger à cette phobie (« l’œil de Dieu » à qui n’échappe aucune pensée secrète ou honteuse), mais aussi à ce sentiment de culpabilité qui va peu à peu le ronger. Dans sa mise en scène, Coppola adopte entièrement le point de vue de son héros (à part dans la séquence d’ouverture, où semble s’illustrer cette idée de « L’œil de Dieu » - ou du spectateur), ce qui confère au film son style si particulier et sa grande originalité : le cinéaste retranscris visuellement le « flux de conscience » d’Harry.
Revoir aujourd'hui Conversation secrète, qui fut la première Palme d'or de Coppola, c'est mesurer tout ce que le cinéma américain a perdu depuis vingt-cinq ans. D'abord, un certain grain de lumière, une matière quasi tactile de l'image. Ensuite, une façon de ne pas craindre les durées et les silences, de laisser du temps au non-événementiel pour mieux pénétrer l'intériorité des personnages. Enfin, l'ambition de construire des œuvres denses, en phase avec la réalité contemporaine dans ses dimensions politique, existentielle, métaphysique.Tourné à l'époque du Watergate, Conversation secrète est bien sûr un thriller sur la surveillance, la paranoïa et le pouvoir, plus que jamais d'actualité vu le développement exponentiel des technologies. C'est aussi un film sur la glaciation des rapports humains et la solitude urbaine. Coppola est ici à cheval sur deux idées du cinéma se nourrissant mutuellement : il ordonne un polar politique "à l'américaine" avec atmosphère tendue, suspens et violence, mais en retenant tous les acquis de la modernité européenne. En somme, Conversation secrète évoque autant Pollack qu'Antonioni, sonne autant le plein que le vide. A la fin, Harry Caul démolit méthodiquement son appartement, comme si l'exécutant falot devenait artiste contemporain : la scène fonctionne aussi bien sur le plan immédiat (recherche d'un hypothétique micro dissimulé) que d'un point de vue allégorique (la révolte et la destruction comme seules issues au statu quo esthétique ou politique). Cette alliance constante du fait et de l'idée, du concret et de l'abstrait fait tout le prix de ce très grand film.