En 2003, j'étais fan de Noir Désir, fan de Bertrand Cantat. Lorsqu'il y a eu l'évènement, la tragédie de Vilnius, j'ai voulu ne pas y croire. Mais le fait qu'il a tué une femme m'a poussé à ne plus écouter Noir Désir, et ce pendant des années. Mais lorsque le sujet se présentait à moi, je prenais systématiquement la défense de mon idole déchue. Lorsque mon frère utilisait le terme "assassinat", je me battais pour qu'on dise "meurtre". Je me suis renseigné sur les faits, par les médias, en lisant le livre de Xavier Cantat que ma soeur (aussi fan) m'avait donné. Sans aller plus loin. J'étais encore passionné.
Je me suis remis à écouter leur musique depuis trois ans mais je n'ai jamais écouté Détroit. En 2023, j'ai emménagé à Bordeaux avec ma nouvelle compagne. Dans mon adolescence, ça avait été un de mes rêves car c'était la ville d'où venait le groupe bordelais. Mon frère qui y avait travaillé comme agent de bureau de change à l'aéroport avait croisé Bertrand Cantat et m'avait ramené un ticket de caisse signé de sa main. "Cantat", je ne sais pas si c'est lui qui l'avait vraiment écrit mais je l'ai conservé des années, comme un trophée dans ma chambre. Une relique. Quand j'ai emménagé, des années plus tard, ça ne m'est pas tout de suite revenu à l'esprit. Il m'a fallu un an pour me rendre compte que, oui, j'étais dans sa ville. Quand j'ai fini par me reconnecter à ce passé, j'ai cherché la possibilité de le rencontrer. Aller passer une soirée dans le restaurant qu'il a créé avec d'autres, mais j'y ai renoncé. Je ne sais pas pourquoi.
Il y a quelques jours quand ma compagne est tombée sur ce documentaire, quand nous sommes tombés dessus, j'ai explosé. Tous les mots me sont venus spontanément. "A charge", "déséquilibré", tout le discours de défense de l'artiste que j'avais déjà entendu et intégré par le passé. Le pauvre homme qui avait mis fin aux jours de l'amour de sa vie. J'ai attaqué Lio, sur son illégitimité de parler du sujet. Je posais les arguments un par un, avec une certitude inébranlable.
Le fait que ma compagne soit journaliste. Le fait qu'elle a couvert le procès de Mickaël Falou poursuivi pour l'assassinat de Sandra Pla, son ex-compagne. Le fait que cette année, il y a eu la condamnation de Mounir Boutaa pour l'assassinat de Chahinez Daoud. Tous ces faits ne m'ont pas sorti de ma dynamique de protection envers Bertrand Cantat.
Pourtant quand, ce jour, je suis tombé sur le documentaire, j'ai laissé liberté à ma curiosité. Il fallait que je me fasse mon propre avis.
Et c'est au moment même où j'ai vu les images de Bertrand Cantat face au juge de Vilnius, au moment où il a commencé à décrire les évènements, que tout a basculé. C'est à ce moment que j'ai compris pourquoi ça me touchait à ce point. Les mots qu'il a tenu sont les mots que j'ai lorsque je me défends après un coup de sang contre ma compagne. C'est la justification que je donne à mon comportement. Je n'ai jamais frappé ma compagne mais j'ai cassé des choses. J'ai hurlé. J'ai cassé notre sérénité. J'ai affaibli notre amour.
Avant ma psychanalyse, c'était un mode de défense qui avait une valeur. Avant de comprendre que ma compagne était à bout, j'arrivais à justifier mes actes ainsi. Me disant que je n'irai pas jusqu'à être physiquement violent. Mais les mots sont parfois plus violents que les coups, dans cette histoire, la violence du coupable a été forgée par les deux. J'ai utilisé les mots, je ne sais plus si je n'aurais pas été capable, coupable, d'utilisé les coups.
Ce documentaire, au-delà de faire définitivement tomber Cantat de son piédestal, il m'est en lumière l'illusion dans laquelle j'ai grandi. Comme quoi il serait légitime, pour se protéger ou se défendre, d'écraser l'autre.
Rien. Aucun mot ne justifie la violence. Aucun geste.