Le cinéma espagnol a commencé à sortir de l’ombre à la fin des années 1980 principalement sous l’impulsion de Pedro Almodovar chef de file de la « Movida », mouvement né à Madrid de la transition démocratique consécutive à la mort du général Franco. Suivi par des réalisateurs comme Bigas Luna, Julio Medem, Fernando Trueba, Icar Bollain ou Alex de la Iglesias, le cinéma d’Alomodovar exprimait alors sans retenue une soif de liberté trop longtemps réprimée. Profitant de ce regain de créativité, le cinéma de genre ne va pas tarder lui aussi à renaître de ses cendres notamment les films policier, fantastique et horrifique alors même que la période dorée du polar français s’éteint lentement depuis le mitan des années 1980. Alejandro Amenabar (« Tesis », « Ouvre les yeux », « Les Autres »), Jaume Balaguero (« La secte sans nom », « Darkness »), Paco Plaza (« L’enfer des loups », « La Abuela ») , Alberto Rodriguez (« Les sept vierges », « La isla minima »), Pablo Berger (« Blancanieves »), Juan Antonio Bayona (« L’Orphelinat »), Oriol Paulo (« El cuerpo », « L’accusé »), ou encore Rodrigo Sorogoyen (« Que dios nos perdone », « El reino ») font montre d’une maîtrise esthétique et narrative reconnue internationalement et régulièrement primée. C’est donc au sein d'une industrie solidement revigorée que l’univers des séries devenues un produit de consommation courante sur les plates-formes VOD pouvait se déployer en Espagne. C’est dans ce climat créatif bouillonnant que le romancier galicien Ramon Campos fait son nid mettant en chantier en 2011 pour Antena 3 « Grand Hôtel », sorte de « Downtown Abbey » sauce ibérique avec une tonalité sulfureuse bien plus marquée. Sur 3 saisons et 39 épisodes, « Grand hôtel » s’affiche comme une saga romantique et policière reprenant la thématique des rapports contrastés entre domestiques et gens de la haute société dans le cadre d’un hôtel prestigieux (Le Palais Royal de la Magdalena situé en Galice et construit en 1908 a servi de cadre aux scènes extérieures). Au tout début du XXème siècle (1905),
venu enquêter sur la disparition de sa sœur domestique au Grand Hôtel, le jeune et charismatique Julio Olmedo (Yon Gonzalès) va se faire embaucher sous un faux nom comme serveur pour mieux s’infiltrer dans l’univers où évoluait sa sœur. La curiosité et l’entregent de Julio vont l’amener à lever le voile sur les pratiques obscures qui se trament au sein du prestigieux
établissement dirigé d’une main de fer par Teresa Aldecoa Alarcon (Adriana Ozores) propriétaire de l’hôtel depuis la disparition récente de son époux et secondée par le trouble Diego Murquia (Pedro Alonso) futur époux d’Alicia Alarcon (Amaia Salamanca)
la très jolie fille de Teresa qui va vite s’éprendre de Julio
. Grâce à une capillarité très méthodiquement et brillamment orchestrée par Ramon Campos différentes intrigues se déploient à partir de l’enquête menée par Julio et de sa relation tenue secrète avec Alicia. Jalousie, ambition, frustration, vices cachés, rancœurs tenaces, complots ourdis dans l'ombre, prévarication, amours interdites et crimes abjects sont au menu des 29 épisodes qui au-delà des quelques invraisemblances inhérentes à l’exercice s’enchaînent de manière parfaitement cohérente, ménageant un suspense intense qui jamais ne faiblit. Les retournements de situation sont en effet savamment distillés et renforcés par l’apport de nouveaux personnages toujours utiles pour relancer l’intrigue et en soutenir le rythme. Le tout magnifié par une esthétique irréprochable ainsi que par une distribution exclusivement espagnole de très haute tenue. Citons Adriana Ozores actrice expérimentée incarnant une directrice impitoyable ne reculant devant aucun sacrifice ni aucune bassesse pour maintenir le nom des Alarcone à la tête du Grand Hôtel, Amaia Salamanca à la beauté radieuse, héroïne romantique rêvée dans la lignée des Joan Fontaine, Vivien Leigh ou plus récemment Julia Roberts, la vétérane Concha Velasco gouvernante en chef à principes totalement imprégnée de sa mission, Pedro Alonso génial de cruauté assumée, Yon Gonzalès aux allures de jeune Errol Flynn basque, Marta Larralde harpie de haute volée oscillant entre volupté et vulgarité, Lorrenc Gonzalès emblème d’une droiture naïve presque exaspérante dans ce marigot bourbeux , Fele Martinez acteur fétiche d’Amenabar en duc décadent, Eloy Arozin sorte de Georges Sanders au petit pied ou encore Pep Anton Munoz succulent en Hercule Poirot départi de son dandysme britannique. Rien ne manque donc à cette excellente série qui a en outre la bonne idée d’adresser un clin d’œil amusé au grand Robert Houdini puis à Agatha Christie dont l’ombre tutélaire plane quelques fois sur l’enquête. Pas étonnant dès lors que "Grand Hôtel" ait été un énorme succès en Espagne suivi d’une reconnaissance internationale ayant suscité plusieurs adaptations locales (mexicaine, égyptienne, américaine) dont la plus récente est3rançaise produite en 2020 par TF1 dans une version modernisée et bien sûr revue à l’aune des canons de la production française actuelle avec au générique de vieilles gloires sur le retour et quelques descendants d’autres acteurs sur le déclin ou en retraite. Pas utile de s’étendre davantage sur cette relecture sinon pour signaler qu’après huit épisodes, TF1 a annoncé ne pas mettre en chantier la deuxième saison. On ne saura donc que conseiller aux amateurs de bonnes séries de porter leur choix sur la version originale qui logiquement ne devrait pas décevoir.