"It is what it is. All you can do is keep mouth shut and move on."
Entremêlant des races de créatures fantastiques (les fées, les centaures, les faunes), surnommées "critch" aux humains, dans une ville de la fin du XIXème siècle ressemblant furieusement au Londres victorien, dont le quartier éponyme serait le White Chapel, Carnival Row est d'une actualité brûlante, dans un monde où les "de souche" y répondant par la haine, la violence, l'appel au meurtre, vivent l'angoisse irrationnelle de disparaître culturellement sous le nombre des étrangers et des réfugiés. En amont, la reconstitution d'une société civilisée hiérarchisée où les femmes occupent un rang social nettement infériorisé et une critique virulente mais assez juste de la colonisation et de ses conséquences et suites (jusqu'aux vols ayant enrichi le British Museum et bien d'autres collections) conduisent à un ensemble intelligent qui tient la route, dénonçant tout en finesse la montée d'un racisme réactionnaire hélas contemporain.
Au-delà des personnes émanant de races diverses, il faudra souligner la présence d'un bestiaire étendu propre à l'imaginaire de la fantasy, loups-garous, kobolds, trolls, le tout dans une trame rappelant, parfois en forme de clins d'oeil, les histoires policières se déroulant à la même époque.
Si la narration est plutôt habile, avec une jolie mise en abyme littéraire au troisième épisode, elle laisse peu de place aux grands élans mais s'affranchit plutôt, à travers l'image et ce qu'elle distille, de nombreux codes de retenue, que ce soit au niveau de la nudité traitée sans ambages ni complaisance ou d'un certain cynisme à l'égard des transformation du corps et des animaux. C'est d'ailleurs une des prouesses de la série, parvenir à intégrer les mentalités du XIXème siècle, quelque part entre réalisme cru, presque voyeur, et romantisme sombre, une belle démonstration de l'esprit gothique originel.
Dans cet univers assez bien conçu, il faut impérativement oublier les deux rôles emblématiques d'Orlando Bloom (Will dans Pirate des Caraïbes et Legolas dans Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit) pour s'habituer à son phrasé rare et rauque, sa dégaine torturée. Pour lui donner la réplique, il faudra avant tout souligner les interprètes féminines, portant haut les caractères prépondérants de la série, là où les hommes sont finalement très secondaires. Ainsi, Cara Delevingne propose la palette multiple d'une fée entière et déterminée, Tamzin Merchant celle d'une bourgeoise insupportable qui finit par s'émanciper de son carcan sociétal, Karla Crome celle d'une prostituée sensible et lumineuse, Indira Varma celle d'une femme de haut rang hantée par une prophétie (interprétativement plus cliché) et Alice Krige celle d'une haruspice inquiétante. Côté mecs, on pourra souligner la partition de Simon McBurney, lunaire marionettiste, ou encore celle de David Gyasi, faune (ou "puck") arriviste et digne. Le reste de la distribution est plus que correct.
Enfin, il faudra impérativement retenir la direction artistique absolument parfaite, qu'il s'agisse des costumes, des décors, des effets spéciaux assez discrets et, surtout, des maquillages. Cette première saison est aussi une oeuvre d'ambiance.
Il fallait oser proposer un mélange aussi détonnant et c'est une vraie réussite de la part de René Echevarria (scénariste sur de nombreux épisodes de Star Trek) et Travis Beacham (dont la première ébauche avait tenté Guillermo del Toro) qui ont aussi su harmoniser une kyrielle de scénaristes et de réalisateurices, dont le vétéran Jon Amiel.
Carnival Row est une série hors des sentiers battus, particulièrement intelligente et actuelle, visuellement prenante. Une claque.