Dans le paysage audiovisuel actuel, notamment dans le domaine désormais incontournable des séries, il convient de savoir naviguer par gros temps pour éviter de se heurter à des scénarios par trop formatés qui malgré une accroche parfois séduisante dérivent très souvent vers un discours orienté consistant comme l’ont prôné certains à : « présenter le monde tel qu’on voudrait qu’il soit et non tel qu’il est ». Les spectateurs qui entendent conserver leur libre arbitre sur leur manière de voir le monde doivent donc slalomer entre la foultitude de séries pour avoir une chance d’échapper à ce qui s’apparente de plus en plus à un dogme. Dans ce contexte ce sont les productions anglo-saxonnes et nordiques parfois espagnoles ou italiennes qui constituent désormais le bon filon. Donner un biais idéologique à un scénario, pourquoi pas ? En revanche construire et centrer l’intrigue uniquement à travers ce prisme s’avère plutôt improductif surtout si le talent n’est pas au rendez-vous. « Succession » est une série conçue par Jesse Armstrong pour HBO, chaîne à laquelle on doit quelques réussites marquantes comme « Deadwood », « Les Sopranos », « Six feet under », « Gentleman Jack » ou encore « The Young Pope ». Forte de 4 saisons sur 39 épisodes, crée par Jesse Armstrong et diffusée de juin 2018 à mai 2023, « Succession » réussit avec intelligence et avec malice à « cocher toutes les cases ». Véritable exploit d’une série pas franchement tiède parvenant à récolter tous les suffrages aussi bien critiques que d’audiences.
Le scénario prend pour point de départ l’exemple de Rupert Murdoch dont la descendance (quatre filles et deux garçons issus de trois mariages différents) s’est longtemps affrontée pour la succession du magnat aujourd’hui âgé de 95 ans. Logan Roy (Brian Cox) ayant grandi dans la pauvreté en Ecosse a bâti à la force du poignet un empire médiatique qui le place au sommet du capitalisme américain, se servant de ses appuis politiques pour influer sur le cours des choses afin de continuer à faire prospérer l’étendue de son conglomérat. Le monarque craint et respecté prenant de l’âge, la question de sa succession jamais clairement tranchée ne cesse de faire fluctuer les rapports au sein de la fratrie de Logan Roy composée de trois fils et une fille.
Connor (Alan Ruck) l’aîné né du premier mariage de Logan est un velléitaire un peu rêveur parfois traversé par des rêves de grandeur comme celui de se présenter à l’élection présidentielle de son pays. Kendall (Jeremy Strong) le cadet, sans aucun doute le plus apte aux affaires n’ayant jamais obtenu franchement l’adoubement de son père qui n’a sans doute pas l’intention de lâcher prise de son vivant, est sujet à des crises de doute aux conséquences parfois dramatiques. Roman (Kieran Culkin) aux fulgurances iconoclastes parfois pertinentes est clairement empêché par son immaturité et son instabilité émotionnelle. Shiv (Sarah Snook), la benjamine, hésitant entre une carrière politique dans le camp opposé à celui de son père et une place de dirigeante s’inscrit clairement en compétition avec Kendall.
La série va s’articuler autour de ce quintet de choc renforcé par des personnages faisant pour la plupart partie des proches collaborateurs de Logan ou alors des concurrents prêts à se jeter sur un empire qui par instants semble battre de l’aile. Tous ces ingrédients astucieusement agencés, doublés d’une interprétation haute en couleur galvanisée par des personnages pour le moins caractériels et épicés de rebondissements tous crédibles, réhaussant une trame un peu répétitive font de cette série HBO un must dans un genre redevenu en vogue. Il faut aussi ajouter que depuis le début des années 2020 le niveau d’ensemble des séries made in USA ne faiblit pas. « Yellowstone », « Tulsa King », « Landman », « 1883 », « 1923 », « The Terminal List », « Reacher », autant de séries qui font souffler un vent de fraîcheur soulevant un tout petit peu la chappe de plomb posée depuis une petite dizaine d’années sur les intrigues, les personnages et bien d’autres aspects de la production cinématographique et télévisuelle. « Succession » nous emmène dans l’univers en réalité plutôt méconnu des ultra-riches fait de séjours dans des villas de luxe bien sûr situées dans des endroits paradisiaques mais aussi de voyages incessants en jets et hélicoptères privés que l’on emprunte comme d’autres sauteraient sur leur trottinette électrique pour aller à la salle de sport. La série qui use de ressorts classiques tire sa pertinence des vérités qu’elle rappelle, des questions qu’elle pose mais aussi du constat un peu désabusé se dessinant sur 39 épisodes, d’un monde qui en dépit de tous les discours alarmistes entendus et autres engagements de sobriété radicale proférés, continue de marcher sur la tête. Jesse Armstrong qui ne s’embarrasse pas de préjugés expose clairement le cynisme du magnat vieillissant dont les penchants conservateurs semblent indexés sur ses propres intérêts. De la même manière sont raillés les compromissions du camp d’en face à travers le portrait plutôt acide d’un sénateur démocrate (Eric Bogosian) en campagne avec la fille de Logan Roy comme conseillère. Idem pour l’humanisme surjoué de la famille Pierce modèle de bien pensance entrée en négociation avec le magnat honni pour lui vendre leur groupe de presse et dont le train de vie n’a rien à envier à celui de leur potentiel acheteur. Appeler ses domestiques par leur prénom et quelques fois débarrasser la table ne peut suffire à certifier un réel supplément d’âme. Ainsi va le monde conduit par des hommes qui ne semblent pas réellement en voie de s’assagir. Malgré ce pessimisme qui est le fil conducteur constant du film, Jesse Armstrong en brossant le portrait d’une galerie de personnages qui demeurent malgré tout humains avec leur part de doute et d’angoisse, parvient à susciter une réelle sympathie pour ces « nantis » qui nous font nous demander comment nous nous comporterions si nous aussi étions nés avec une cuillère d’argent dans la bouche comme on disait autrefois.