De base je suis vraiment pas attiré par cette thématique très Wall Street, cotation en bourse, cours d’action, holding, paradis fiscaux. Et c’est ce que j’ai vu directement en voyant l’affiche de Succession, avec ses personnages en costumes, riches, blancs, l’air grave. Je me suis tout de suite dit c’est pas mon monde ça je vais pas aimer et en plus ils vont faire que parler de termes et de notions que je ne vais pas comprendre et ça va me frustrer. Mais vu les notes et les critiques j’étais obligé d’au moins essayer. Au final j’ai passé l’un de mes plus grands moments de cinéma !
Je vais commencer mon éloge par la musique du show qui m’a emporté du début à la fin, c’est très touchant, très poignant, théâtral, magistralement dosé et rythmé. Dès le premier épisode la musique du générique nous prend aux tripes et nous fait comprendre qu’on s’embarque dans quelque chose d’épique. Les compositions orchestrales qui accompagnent cette série s’additionnent parfaitement à la dimension « aristocratique » qui lui incombe. Et on peut donc y voir la un rapport direct avec la famille Roy. On retrouve dans la partie orchestrale de la BO le côté magistral, soyeux, impressionnant qu’évoque la famille Roy. Mais disons que c’est la partie voyante de l’iceberg, car en dessous se cachent tensions, malaises et dissonances, tout aussi bien évoquées de la même manière par ce style musical. Ainsi je découvre le compositeur Nicholas Britell grâce à cette série, merci.
Maintenant visuellement c’est tellement agréable à regarder ! Ce côté granuleux plein de textures, ces doux contrastes de couleurs, ce côté vrai qui donne un peu l’impression de regarder un documentaire parfois, tous ces petits détails qui nous caressent les yeux sont apportés par ce côté argentique auquel contribue le film 35mm et c’est juste trop beau. De nombreuses fois j’ai eu l’impression d’être une petite souris cachée qui scrute les émotions des personnages dans leurs moments les plus difficiles, et cette sensation je pense l’avoir eue grâce à ces techniques de caméra à l’épaule ou les nombreux zooms qui sont pléthore dans la série, l’image est souvent instable et imprévisible, un peu comme les protagonistes de la série.
Et c’est là le véritable point fort du show, c’est ce casting, cet acting, cette harmonie. J’ai rarement vu un groupe fonctionner aussi bien, et en plus pour jouer des personnages si complexes. Je pense que tout au long de la série j’ai cherché à me prouver que cette famille avait une once d’humanité qui se cachait quelque part et je me suis accroché à ça dès qu’il y avait un soupçon d’émotion qui s’invitait. Il y a une sorte de second degré constant qui jonche les conversations entre les personnages (même leur mépris pour la classe populaire, donc nous qui les regardons, en devient jouissive) ce qui donne un côté comédie/humour noir quasi omniprésent. Alors lorsque les séquences émotions pointent le bout de leur nez on est tout de suite pris d’assaut par les larmes tellement c’est déroutant et inattendu, mais on se remet ensuite très vite au travail et on passe à autre chose, à l’image de ces personnages qui ont une vie hors norme où il n’y a pas vraiment la place pour les sentiments ou bien tu te fais bouffer tout cru par tes ennemis. Et le pire ici c’est que les ennemis peuvent même faire partie de ta propre famille.
Kendall, Siobhan, Roman, Tom, tous ces personnages sont au final très seuls, malgré le fait qu’ils aient tout l’argent du monde, ils peuvent se faire poignarder dans le dos par quelqu’un qu’ils estiment grandement, et inversement.
Et au-dessus de tout ça il y a Logan Roy (Brian Cox) aussi impressionnant qu’effrayant, c’est clairement une force de la nature que personne ne peut arrêter si ce n’est le cycle de la vie, et encore. Il y a quelque chose de très providentiel chez lui, comme si la série en avait fait une figure que seul une force supérieure pouvait réellement arrêter, et quand bien même il lui assénerait un énorme « Oh! Fuck off!! »
Mon coup de cœur/révélation c’est Kieran Culkin, son personnage de Roman Roy a les meilleures lignes selon moi, avec un humour bien à lui qui fait toujours mouche. Mention spéciale aussi à Nicholas Braun (Greg Hirsch) dont j’ai vraiment adoré le jeu d’acteur. Parvenir à jouer ce type gauche mais super attachant avec ce degré de maîtrise c’est très fort. Mais le personnage qui m’a le plus touché c’est Siobhan Roy, jouée par Sarah Snook. Être la seule femme à essayer de se faire sa place dans cette famille/environnement très masculin ça inspire le courage, quand d’autant plus celle-ci n’est pas soutenue par sa propre mère.
J’ai détesté Shiv, puis je l’ai adoré, puis détesté à nouveau, et ainsi de suite.
La soif du pouvoir est dépeinte de manière très juste et sincère. Malgré tous leurs accomplissements, leurs villas, domaines, îles somptueuses, leurs voyages d’un bout du monde à l’autre sans se poser de questions, on a l’impression que rien ne leur suffit et qu’il leur en faut toujours plus pour finir par être rassasiés. C’est finalement tous ces jeux de pouvoir qui les maintiennent en vie et les stimulent tout au long de la série car l’argent a rongé tout ce qu’il leur restait d’humain. Et c’est finalement ce qui m’a plu dans cette série, elle parle de l’ultra-richesse contemporaine en surface, mais dans le fond elle parle surtout de rapports humains et du prix à payer si on prend la décision de vendre son âme au diable. Le confort matériel au détriment du confort émotionnel.
Les quatre saisons s’enchaînent parfaitement, la série s’arrête là où il faut, c’est signe que tout était savamment dosé depuis le début. J’en ai déjà trop dit et un peu dans tous les sens même, mais vraiment, c’est à regarder, on est sur une œuvre essentielle de notre époque tant elle nous permet de comprendre les rouages de notre monde actuel et de ceux qui le dirigent de manière indirecte.