SEE nous propulse bien loin dans le futur d’une Terre où la vue n’est plus qu’un souvenir perdu dans les méandres de l’histoire. Le cinéma s'est déjà aventuré sur le terrain de la privation sensorielle - on pense à Blindness, à Bird Box ou encore à Don't Breathe - mais rarement sous un format permettant de bâtir un monde entier autour de cette idée.
Car SEE ne se contente pas de retirer la vue à l’humanité, elle imagine ce qu’il adviendrait plusieurs siècles après. Comme un redémarrage complet de notre espèce, une nouvelle civilisation, une nouvelle mythologie et de nouvelles croyances. Ici, voir n’est plus un avantage mais une hérésie, une malédiction associée à la chute du monde ancien. Et c’est précisément ce qui rend la série intéressante dès ses premiers épisodes.
Le monde qui se déploie sous nos yeux est constamment intrigant. Les moyens de communication, les techniques de chasse, l’architecture, les stratégies militaires, les croyances religieuses : tout a été pensé pour une humanité privée de son sens le plus dominant. Bien sûr, certaines idées paraissent parfois un peu tirées par les cheveux. Certaines prouesses logistiques ou militaires interrogent. Mais la richesse de cet univers compense largement ces quelques écarts. À mesure que l’on progresse dans l’intrigue, on finit surtout par s’attacher à ce monde et à ceux qui l’habitent.
À travers Baba Voss, chef de clan qui recueille une jeune femme poursuivie parce qu’elle porte en elle des jumeaux capables de voir, la série nous entraîne dans un récit où le fanatisme religieux, la peur de l’inconnu et les luttes de pouvoir occupent une place grandissante. Ce qui débute comme une histoire familiale prend progressivement l’ampleur d’une fresque politique et guerrière où chaque camp défend sa vision du monde avec une conviction parfois terrifiante.
L’un des plus grands atouts de SEE réside dans ses personnages. Bien écrits, bien incarnés, ils portent la série sur leurs épaules pendant trois saisons. On suit avant tout des destins, des trajectoires humaines, des individus confrontés à des choix déchirants.
Jason Momoa trouve probablement ici l’un de ses rôles les plus intéressants. Baba Voss est un guerrier redoutable, presque mythologique dans sa réputation, mais aussi un père et un mari profondément attachant. Derrière sa brutalité se cache une vulnérabilité permanente : celle d’un homme qui tente simplement de protéger les siens dans un monde qui semble décidé à les lui arracher.
Autour de lui gravitent d’autres figures marquantes. Maghra, (sa femme) constamment tiraillée entre ses responsabilités et ses convictions. Kofun et Haniwa, (ses enfants) dont les dons bouleversent l’équilibre du monde autant que leurs propres existences. Mais aussi Paris, Edo Voss (imposant Dave Bautista), les redoutables Tamacti Jun, Toad et Ranger, ou encore la reine Sibeth Kane, probablement l’un des personnages les plus fascinants et imprévisibles de la série. Chaque protagoniste possède ses failles, ses ambitions, ses contradictions. Et c’est souvent dans ces nuances que SEE se montre la plus convaincante.
Steven Knight, déjà créateur de l’excellente Taboo, signe ici une œuvre qui sait alterner l’intime et le spectaculaire. Les affrontements notamment constituent une véritable réussite. Là où beaucoup auraient simplement reproduit des scènes d’action classiques en prétendant que les personnages sont aveugles, SEE cherche constamment à adapter sa mise en scène à son concept. Les combats sont physiques, brutaux et tactiles. On ressent le poids des armes, l’importance du son, l’instinct animal qui guide les combattants. Certaines batailles comptent parmi les plus impressionnantes du (plus si) petit écran.
Mais tout autant que l'action, ce qui fonctionne ici, c'est aussi cette réflexion permanente sur la peur du changement. La vue n’est jamais seulement un sens retrouvé. Elle devient une menace pour un ordre établi, un danger pour les croyances, une remise en question de tout ce qui constitue l’identité de cette société.
SEE réussit ainsi quelque chose de rare : nous faire découvrir un monde entièrement nouveau tout en apostrophant le nôtre. Malgré quelques facilités scénaristiques et certaines situations parfois difficiles à croire, la série ne cesse jamais d’être captivante. Portée par ses personnages, son univers et son ambition, elle déroule pendant trois saisons une fresque aussi dépaysante qu’attachante.
Une série imparfaite, certes, mais addictive à travers un univers et des personnages qui marquent durablement.