Diffusé en 2020, NORMAL PEOPLE (Hulu-BBC), adaptée du roman éponyme de l’Irlandaise Sally Rooney, s’avère une minisérie en tous points remarquable par son intelligence, son dépouillement, son authenticité, et la peinture de psychologies complexes et sans cesse changeantes de ses deux principaux personnages.
Dans une petite ville de province au nord-ouest de l’Irlande (Sligo), un garçon et une fille de classe terminale entament une liaison. A priori, tout les oppose. Lui, Connell, est la star du lycée, élève brillant et champion de football gaélique. Très sociable, il est entouré de copains lourdingues et de filles assez superficielles.
Pourtant, Connell manque profondément d’assurance, il se montre incapable de prendre des initiatives et sa timidité le pousse à l’anxiété
. Elle, Marianne, tout aussi brillante intellectuellement, est vue comme asociale, glissant d’une indifférence teintée de mépris à des répliques verbales cinglantes. Bien que jolie et pleine de charme,
elle nourrit un vrai complexe physique
.
Connell appartient à la classe ouvrière et vit avec sa mère, qui fait des ménages à la luxueuse propriété de celle de Marianne. Autant Lorraine, la mère de Connell, se montre chaleureuse et aimante, autant celle de Marianne se montre distante et froide, tandis que le frère de la jeune fille,
miné par sa jalousie devant les réussites intellectuelles de sa sœur, accable celle-ci d’une attitude agressive
.
Connell, craignant de perdre la considération de ses amis, insiste pour que la liaison avec Marianne reste secrète, ce que celle-ci ne vit pas bien...
Tout au long des douze très courts épisodes (entre 22 et 28 minutes chacun), le couple ne va pas cesser de se séparer, nouer d’autres relations amoureuses ou sexuelles, se retrouver, se séparer à nouveau, dans un cycle infernal que les deux jeunes gens ne parviennent pas à stabiliser, prisonniers de leur incapacité à exprimer leurs sentiments les plus intimes, ce qui entraîne incompréhension et malentendus fatals. Leur authentique amour se double d’une profonde amitié et d’une passion sexuelle qui tantôt facilitent leur rapprochement et tantôt les éloignent.
Une fois étudiants à Dublin, au prestigieux Trinity College — où passèrent des noms célèbres, de Jonathan Swift à Samuel Beckett, de Bram Stoker à Oscar Wilde — les comportements de Connell et Marianne s’inversent. Dans ce nouvel univers élitiste où s’afficher enfant de riches est la norme, Marianne s’épanouit comme une fleur, multiplie les amis rattachés à la même classe sociale, et devient à son tour une star. Tandis que Connell — continuant à exceller dans ses études — se sent déplacé et s’isole de plus en plus socialement...
La série, dont le scénario suit à la lettre le roman (Sally Rooney ayant elle-même participé à son écriture) alterne les points de vue des deux protagonistes avec une grande fluidité, par la grâce d’une réalisation élégante et sans effets racoleurs. Les nombreuses scènes de sexe sont à cet égard exemplaires et ceci est suffisamment rare pour devoir être souligné. La bande sonore joue à l’unisson, jamais appuyée, mais toujours judicieusement choisie, accompagnant avec finesse les divers affects.
Le casting emporte aussi l’adhésion. Si la globalité de la distribution rend une partition impeccable, ce sont bien Paul Mescal dans le rôle de Connell, et Daisy Edgar-Jones dans celui de Marianne qui se révèlent époustouflants de justesse et de subtilité dans leurs performances respectives, au-delà d’une véritable alchimie dont ils font preuve ensemble à l’écran. Privée de ces deux-là, la série aurait sans doute été d’une réelle valeur, mais sans atteindre les sommets d’émotion parfois à couper le souffle, à l’image de cette ultime séquence du dernier épisode (le plus court de la série) qui nous laisse bouche bée et les larmes aux yeux devant l’échange final des deux amoureux. Et la conclusion qui n’en est pas vraiment une, restant ouverte sur l’incertitude, nous plonge dans la tristesse, tout en nous emplissant d’un étrange espoir de bonheur noyé dans un irrépressible flot de mélancolie. Sentiments mêlés qui continuent à nous hanter longtemps après le visionnage de cette magnifique série.