S’il est une série culte c’est bien “Le Prisonnier” née de la conjonction des volontés de George Markstein, ancien agent des services secrets britanniques reconverti scénariste puis romancier et de Patrick Mac Goohan, acteur irlando-américain rendu célèbre grâce à la série d’espionnage “Destination Danger” dans laquelle il interpréta sur 86 épisodes l’agent John Drake. C’est justement le statut acquis par l’acteur alors qu’il entame sa quatrième saison dont deux épisodes en couleur seulement seront tournés, qui incite Lew Grade, le fondateur d’ITC (compagnie de production qui règne dans les années 60 et 70 sur les séries anglaises) à s’engager sans réserve dans le projet d’une série que l’on peut aujourd’hui qualifier d’anticipation prophétique que le producteur concevait plutôt comme le simple prolongement des aventures de John Drake.
L’affaire prit une autre tournure, Mac Goohan complètement investi ayant des visées plus ambitieuses qui contribuèrent grandement au culte à venir de la série qui connut pourtant un succès mitigé lors de ses premières diffusions. Comme pour les grands films tels “Autant en emporte le vent”, “Le Parrain” ou “Apocalypse Now”, tout ce qui entoure la genèse, la production, le tournage, la commercialisation et l’accueil du public devient avec le temps tout aussi passionnant, contribuant largement à l’entretien de la légende. A ce sujet, deux livres très instructifs ont été édités par des auteurs particulièrement qualifiés qui livrent tous les détails intéressants mais aussi des analyses très fouillées sur les multiples interprétations possibles de la série (“Le Prisonnier "chef-d’œuvre télévisionnaire” d’Alain Carrazé et Hélène Oswald paru en 1989 et “Le Prisonnier énigme télévisionnaire” de Patrick Ducher et Jean-Michel Philibert paru en 2003).
Patrick MacGoohan qui est incontestablement l’élément moteur de la série, agissant comme acteur principal, concepteur, réalisateur mais aussi personnalité omnisciente sur le tournage, contribuera par un dirigisme presque maladif à certaines de ses faiblesses. Un dirigisme l’ayant d’ailleurs conduit à se brouiller avec George Markstein estimant que son compagnon de route tirait à toute force la couverture à lui. Le concept narratif avait initialement dans l’esprit des deux hommes la dimension d’une mini-série de sept épisodes, le sujet avant-gardiste proposé ne leur permettant pas de développer le personnage du fameux N°6 comme dans une série traditionnelle. Mais à l’époque le marché américain qui était systématiquement visé pour une rentabilité assurée exigeait que les séries se prolongent systématiquement sur plusieurs saisons de 30 à 40 épisodes. Lew Grade transigea sur une première saison de 24 épisodes. Au final, seulement 17 verront le jour. Avec le recul, il faut bien admettre que cet ajout a fait perdre sensiblement de sa force au “Prisonnier”, certains épisodes sortant complètement du contexte et pouvant apparaître pour le coup comme du simple remplissage.
Il n’empêche que revue aujourd’hui, “Le prisonnier” s’avère complètement prémonitoire de ce que devient progressivement “l’homme en société” (occidental s’entend) qui se croyait pourtant après la chute du mur de Berlin arrivé à la fin de la fracturation du monde en deux blocs et par la même à l’abri de nouveaux conflits sur son sol comme l’écrivait très présomptueusement le politologue américain Francis Fukuyama dans son livre “La fin de l’Histoire et le Dernier Homme” paru en 1992. La fin souvent tragique des totalitarismes du XXème siècle conjuguée à l’aveuglement général sur les possibilités infinies du progrès ont très vite poussé à la conception d’une “mondialisation heureuse”. Un monde où chacun pourrait trouver son bonheur grâce à la promesse illusoire d’un capitalisme élargi et assagi car plus équitablement réparti. Mais cette émancipation promise de chacun s’est naturellement accompagnée d’un individualisme renforcé mettant à bas les fondements de l’intérêt collectif.
En quelques décennies s’est construit l’idée que la démocratie capitalistique et libérale étant le seul horizon souhaitable et envisageable, toute théorie proposant autre chose serait vue comme nocive à l’accomplissement de cet idéal et donc à combattre puis à bannir au nom d’une cause juste. La preuve a donc assez vite été apportée que tout régime porte en lui la tentation de l’absolutisme comme l’avait si bien décrit Adlous Huxley dans “Le meilleur des mondes” paru en 1932: “La dictature parfaite aurait les apparences de la démocratie; une prison sans mur dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où grâce à la consommation et aux divertissements; les esclaves auraient l’amour de leur servitude”. Sans doute conçue comme une fronde anti-communiste, l’ennemi alors encore bien vivace des démocraties, “Le Prisonnier” avec son N°6 (Patrick MacGoohan) seul en rébellion contre un système et son village, charmant mariage entre intérieurs, technologies futuristes et architectures classiques venues de toute l’Europe (le village de Portmeirion au Pays de Galles imaginé et conçu par l’architecte anglais Sir Clough William-Ellis en 1925), voit aujourd’hui son propos déborder de son cadre d’origine pour rejoindre les alarmes portées par des auteurs dystopiques comme H.G Wells, Adlous Huxley, Ray Bradbury, George Orwell , René Barjavel et quelques autres dont les œuvres ont été classées dans le domaine d’une science-fiction dont on peut se demander désormais si elle l’était tant que ca, fictionnelle.
Près de 55 ans après son apparition sur les petits écrans, “Le Prisonnier”, au-delà de ses quelques imperfections narratives, de mise en scène et de son format improbable, prend une autre acuité ainsi qu’une autre résonance qui justifient pleinement son statut de série culte. Patrick MacGoohan, acteur intransigeant au caractère souvent ombrageux ayant refusé le succès facile que lui offrait le rôle de James Bond qu’on lui avait offert en primeur avant Sean Connery aura fait le choix de porter sur ses épaules un projet qui l’a sans doute parfois dépassé mais qui aura donné un véritable sens à sa carrière. Il peut de là où il est être fier mais aussi désolé d’avoir vu si juste.