J’ai regardé la série en deux jours et me suis totalement laissée emporter par cette œuvre. Tout part d’une idée de Jean Dujardin qui soumet quelques pages à Nicolas Bedos à propos de cet homme sans charisme ni intérêt dont la vie change lorsqu’il suit les pas de son père et devient à son tour gigolo. Nicolas Bedos rédige le scénario en 3 mois et démarre le tournage alors même que son film Mascarade vient de se terminer.
C’est une série vraiment unique. Visuellement incroyable, car on traverse diverses époques et milieux lorsque les souvenirs des clientes sont revisités et contextualisent les scénarios qui les obsèdent. Pour les scènes encrées dans le présent, on évolue dans les beaux quartiers de Paris, ou bien en Italie, aussi bien que dans la cité, et la prison. On prend même le large à Nice pour ensuite se retrouver étouffant dans un appartement démodé, étriqué et sentant le vieux même à travers l’écran. Des dialogues aux décors, tout est méticuleusement agencé pour ne nous laisser d’autre choix que de plonger dans le quotidien d’Alphonse et découvrir les personnages de sa vie.
Pour ce qui est du fond, je pense que c’est un hommage aux personnes âgées. On sent une réelle tendresse de la part du scénariste envers le troisième âge. Il leur rend leur sexualité, leur singularité et leur donne une deuxième jeunesse en leur permettant de jouer d’autres rôles que ceux de grands-pères et grands-mères classiques. Dans ALPHONSE, on revisite leur passé, explore leurs désirs, et leur fougue. C’est peut-être ici que je bute un peu. Je peine à penser que tant de femmes feraient appel à un tel service. Il est question de solitude, d’accord, mais la libido de femmes de 70, 80 ans, est-elle réellement présente à ce point ? Bien sur les femmes aiment et désirent encore passé un certain âge. M’enfin, les corps ne sont plus aussi souples, la ménopause a fait son œuvre et sans rentrer dans les détails, même si le désir ne disparaît pas, le corps ne suit pas forcément.
Et puis du côté du personnage interprété par Jean Dujardin qui passe d’une frugale vie sexuelle à des rapports quotidiens, jusqu’à quatre fois par jour avec je vous le rappelle des inconnues, âgées, folles ou des femmes dans leur cinquantaine au physique tantôt ingrat ou aux fantasmes très tordus. Mais cela n’impressionne pas le moins du monde Alphonse dont on voudrait nous faire croire qu’il y prend même du plaisir et s’attache fortement à ses clientes. Alors évidemment, toute la série repose sur un fort complexe d’Oedipe qui se matérialise littéralement, mais de là à refuser que la voisine paye parce qu’il a passé une bonne soirée chez elle, soirée qui consistait à souper, regarder Qui veut gagner des millions et se coucher dans une chambre qui sent la fin de vie à plein nez… Nan, là ce n’est plus d’une mère qu’il manque, mais d’une grand-mère.
Certaines scènes m’ont dérangée, mais parce que de manière générale, je n’aime pas les scènes de sexe au cinéma ou à la télévision. Je ne les trouve jamais nécessaires et sonnant toujours faux. Alors là, avec une telle différence d’âge, et des situations parfois très malsaines…
Le sujet de la mère abandonnant mari et fils pour retourner mener sa vie de femme qui disparaît du jour au lendemain, parlons-en. Le fils n’aurait jamais eu en mémoire le passage de ces hommes italiens menaçant et emmenant sa maman ? Cela me semble pourtant très traumatisant… Et puis ces voisins qui parlent de cris venant de l’appartement, cela n’aurait vraiment pas alarmé ou interrogé plus que cela le père (Pierre Arditi) qui se contente d’une lettre ne faisant aucun sens quand la cuisine témoigne d’une préparation de gâteau interrompue ? Aussi amoureux était-il, je doute du fait qu’il n’ait tenté de se rendre dans ce fameux village d’Italie dont Laura accroche une image au mur. Et pourquoi serait-il devenu si méchant avec son fils au point que celui-ci ne souhaite plus le voir ?
Il y a ici un manque de développement concernant l’évolution de la relation entre Jacques et son fils Alphonse. Ce qui est certain, c’est que le modèle qui a servi à mouler le personnage de Jacques est bien évidemment le père de Nicolas Bedos. Cela se ressent à plusieurs niveaux.
Passons au personnage de Margot que j’ai détesté, mais c’est je pense le but recherché. Charlotte Gainsbourg joue très bien cependant, j’ai vraiment du mal avec cette actrice, quels que soient ses rôles. Son visage me met mal à l’aise et quelque chose de dérangeant se dégage d’elle malgré sa voix en général douce. Ici, elle est l’opposé d’une femme fragile et tendre. Fille de militaire, pratiquant la boxe, ses paroles aussi bien que son attitude sont autoritaire et menaçante. Elle méprise clairement Alphonse,
refoule sa bisexualité et apparaît malheureuse. On se demande ce qui maintient ce couple qui à l’évidence ne s’aime plus, mais contracte pourtant un prêt afin de payer un appartement dans lequel ils ne s’épanouissent pas du tout. Lorsque Margot découvre la nouvelle vie de son mari, elle le quitte d’une bien étrange façon, en organisant un plan à trois dans un manoir et se faisant d’abord passer pour une cliente, afin de lui montrer une facette de sa personnalité qu’il ignore, en guise de punition. Mais d’où sortent ces mille euros qui ont permis de payer cette curieuse rupture fantasmée alors qu’elle se plaint plus tard dans la voiture qui la ramène d’un plan à trois encore plus pervers et toujours aux côtés de celui qu’elle a pourtant quitté, qu’ils n’avaient jamais assez d’argent du temps où ils étaient encore ensemble, pour partir en vacances. Suite à cette remarque et puisqu’il a reçu une énorme somme d’argent, il lui propose des vacances à Nice, ce qu’elle accepte. Elle passe du mépris à la minauderie dès l’instant où Alphonse représente un porte-monnaie. Ce n’est pas lui qu’elle veut à ce moment-là, c’est ce qu’il peut lui apporter. Elle ment d’ailleurs à celle avec qui elle entretient une relation en prétendant aller aider sa tante à déménager. Malhonnête à tous les étages… Puis, lorsque l’argent a disparu, elle redevient exécrable avec lui. Elle finit par le pousser à coucher avec des femmes fortunées afin d’en tirer les bénéfices. Alors qu’Alphonse s’emploie à satisfaire plusieurs femmes, se faisait en échange inviter sur un bateau ou bien chez elles, Margot passe la nuit avec une barmaid, puis profite de la villa dans laquelle ils sont invités. Alors qu’Alphonse voudrait profiter de ses vacances avec sa presque ex-femme, suggérant de s’enfuir au moment où l’hôtesse le réclame, Margot refuse et lui demande d’aller s’en occuper, pendant qu’elle se prélasse devant la piscine. Et Alphonse semble toujours plus épris d’elle malgré cette attitude de michtonneuse ingrate. Que peut-il bien lui trouver ? J’imagine que ce sont les restes de ses traumas d’enfance. Malgré sa reprise de confiance en lui, il semblerait qu’il se dénigre encore suffisamment pour ne pas voir le vrai visage et les réelles intentions de Margot.
La fin de la série nous transporte six mois plus tard. Tous évoluent maintenant dans un bien étrange cabaret illégal auquel on accède en traversant une épicerie japonaise. Les riches veuves et autres femmes seules s’y retrouvent ainsi que certains homosexuels. On y joue du jazz, de jeunes éphèbes se trémoussent à moitié nus. Margot s’y rend, j’ignore ce qu’elle fait là, car elle n’est ni cliente ni employée, mais elle a sûrement flairé les billets. Jacques y travaille en compagnie de celui qui l’avait escroqué, Alphonse divertit les clientes. Les retrouvailles tant attendues entre ses parents sont sur le point de se produire lorsque soudain…
Et là, je n’en dis pas plus, mais j’espère sincèrement qu’une saison 2 est en préparation. J’ai entendu dire que suite aux accusations d’attouchements dont Nicolas Bedos est pour le moment soupçonné, et tant que le jugement en septembre 2024 n’aura pas été rendu, il se pourrait que la série soit suspendue. À suivre donc.
C’est une série captivante, poétique, esthétique, riche et savamment orchestrée. Les acteurs sont excellents, on ne s’ennuie pas une minute. Les décors, la variété d’époques et d’univers nous transportent dans un tourbillon de nostalgie brillamment communiquée et de névroses contagieuses. Je recommande chaudement cette série.