Que feriez-vous si vous viviez dans un monde où tout le monde est gentil et bienveillant, tout le temps, quoiqu’il arrive ? C’est le point de départ de Pluribus, la nouvelle série de Vince Gilligan, le créateur de Breaking Bad et Better Call Saul.
Après la fusion des consciences individuelles de (presque) tous les humains, l’humanité est devenue un tout unifié, apaisé, au bonheur absolu. Une humanité “parfaite” pourtant terriblement angoissante. Seule une dizaine d’individus semblent immunisés, dont Carol, écrivaine cynique et misanthrope. La personne la plus malheureuse et antipathique de la Terre va-t-elle sauver l’humanité du bonheur ?
C’est une œuvre tragi-comique centrée quasi exclusivement sur ce personnage. L’humour joue constamment sur l’absurdité du nouveau quotidien de Carol, un personnage qui brandit son individualisme et son autonomie comme des étendards mais qui se révèle en réalité complètement dépendante des autres et de la société. À la fois seul point d’ancrage du spectateur et personnage foncièrement antipathique, elle incarne parfaitement l’ambiguïté morale du récit, qui critique autant l’uniformisation des individus que l’individualisme.
Entre récit d’invasion , allégorie de l’asservissement volontaire aux entreprises de la tech, cette Ruche unifiée évoque tout à la fois l’IA et les réseaux sociaux sur lesquels seuls les aspects positifs de nos vies sont tolérés et mis en avant. En ce sens, c’est une satire de la positivité et de l’injonction au bonheur permanent. Mais, en réalité, c’est une série qui pose beaucoup plus de questions qu’elle n’offre de réponses. Des questions vertigineuses, existentielles : Qu’est ce qui fait notre humanité ? L’individualisme rend-il malheureux ? La liberté individuelle nuit-elle forcément à la paix et au bien-être commun ?
Ces thématiques combinées à la caractérisation de son personnage principal mais aussi à sa narration et son rythme font de Pluribus une série profondément troublante et fascinante. Car l’intrigue avance subtilement, elle prend son temps, joue sur la lenteur, les silences, les vides, refuse de mâcher le travail au spectateur. Et ça fait du bien une série qui ne prend pas son spectateur pour un enfant en manque de sucre incapable de se concentrer. C’est ce rythme qui fait toute sa force, renforçant le mystère insondable au cœur du récit.
C’est anti-spectaculaire, Gilligan aborde cette question par le prisme de l’intime, en se concentrant quasi exclusivement sur le personnage de Carol - incarnée par une Rhea Seehorn exceptionnelle - et sur les conséquences émotionnelles et psychologiques de sa situation. Il installe une paranoïa, un espèce de malaise existentiel.
On retrouve aussi le sens de la mise en scène épurée et précise du créateur de Breaking Bad, accentué par le fait qu’il tourne encore et toujours à Albuquerque, avec ici un soin accordé à transcrire l’isolement du personnage. Par le silence, par l’image, cette série prend complètement à rebours les codes sériels actuels ultra explicatifs et saturés de dialogues. Cela atteint son paroxysme avec l’épisode 7, quasiment muet, un des tous meilleurs épisodes de série de l’année.
A la fois drôle, angoissant, tragique et mélancolique, Pluribus est une série d’une intelligence, d’une inventivité, d’une ambiguïté et d’une radicalité rares. Une dissection de la nature humaine qui pose ses enjeux et nous fait découvrir son univers avec une efficacité implacable.