Quels qu’ils soient et quoi qu’ils fassent, les parents déclenchent des tempêtes émotionnelles irrépressibles chez leurs adolescent·e·s. Dépassés, ils nous blessent de leurs échecs, mais, indépassables, ils nous complexent de leurs réussites. Ce sont des décennies d’existence voire de psychanalyse qu’il faut ensuite endurer avant de parvenir, quand c’est possible, à sortir de l’alternative étouffante entre consacrer sa vie à faire mieux que ses propres parents pour exister ou à faire assez bien pour mériter leur amour — quand il ne s’agit pas encore pire d’accumuler les hontes et les ratés pour les blesser autant qu’ils nous ont fait souffrir.
Bon, admettons-le aussi : nos ados nous le rendent bien…
Parce que la parentalité ne s’apprend pas, parce qu’elle est le lieu de projections conséquentes à nos traumatismes de jeunesse, parce qu’elle est le lieu par procuration d’une vengeance sur la vie, contre nous-même et sur le temps, cette parentalité a mille et une mauvaises raisons de devenir toxique, et nous expérimentons tous ce sentiment ambigu de détresse et d’euphorie lorsque nous volons enfin de nos propres ailes… entre deux retours au nid parental pour se musser dans nos débris de coquilles — on en garde toujours quelques éclats dans un coin de nos psychés couturées de plaies mal cicatrisées.
Pourtant, automystification ou complot d’État, on vante partout l’idéal de l’enfantement, la joie incommensurable de la parentalité, le bonheur de faire famille. Pourtant aussi, les parturientes en chient, entre les nombreux effets secondaires de la grossesse, les douleurs de l’accouchement et du post-partum, la charge mentale, la privation de sommeil, les discours culpabilisants… le tout sur fond d’injonctions et d’assignations de genre contradictoires et oppressantes.
Aussi, au sein de ce maëlstrom identitaire et social qu’est la filiation, la série "Indociles" jette un pavé qui fait de drôles de ronds dans l’eau agitée de nos troubles intérieurs.
Émanation hippie des années libertaires de l’Amérique anticonformiste, le pensionnat Tall Pines, centre névralgique de la commune du même nom, se propose moyennant finances de réparer les jeunes fracassés qu’on leur confie par des thérapies efficaces et d’en faire de futurs adultes insérés dans la société — notamment celle de la petite communauté de Tall Pines.
Une mécanique bien huilée depuis des décennies pour reconfigurer jeunes rebelles et junkies ou LGBTQIA+ dérangeants pour leurs proches.
C’est sur ces entrefaites que se télescopent plusieurs dynamiques de personnages qui vont entrer en réaction : une gamine rebelle entre de force dans le pensionnat pour en libérer son amie, et un·e jeune flic empathique intègre les services de police locaux au moment où un adolescent échappé du centre, à moitié fou, meurt dans des circonstances violentes et conspirationnistes. Il n’en faut pas plus pour gripper cette machine dont les dimensions cachées se révèlent épisode après épisode, mais non sans écorner nos idées préconçues sur la parentalité, l’enfantement, l’éducation des jeunes, la société… et la psychiatrie et ses thérapies aux frontières du conditionnement.
Une série qui déroute, qui dérange, qui interpelle, et dans laquelle l’acteurice et réalisateurice Mae Martin offre une prestation remarquable de justesse et de trouble en incarnant par son corps et son jeu toute la grisaille de nos incertitudes, contribuant du même coup aussi à l’abondante production inclusive de Netflix.
Une découverte intéressante qui, plus que tout, rappelle à quel point dans cette société de bras dressés et d’esprits couchés il est important de lever le poing, de s’indigner, d’être... indocile.