Avec Querer, on est face à une œuvre d’une puissance rare, qui s’attaque à un sujet extrêmement sensible : l’emprise et le viol conjugal. Sans jamais chercher le choc frontal, Alauda Ruiz de Azúa installe un malaise diffus, profondément réaliste. La mise en scène est d’une sobriété impressionnante, sans jamais atténuer le côté coup de poing de la série. Ici, la violence n’est jamais montrée : elle est ressentie, suggérée, intériorisée, et n’existe frontalement que dans les témoignages. C’est précisément ce qui la rend si troublante et lui donne une épaisseur remarquable.
On suit une femme qui parvient, après des années, à surmonter la peur pour fuir. Ce basculement est traité avec une grande finesse : il n’y a rien de spectaculaire, seulement un lent processus intérieur, fait de peur, de doute, puis de courage. Et la série ne s’arrête pas là : elle montre avec une grande lucidité l’épreuve que représente la procédure judiciaire, froide, éprouvante, où la parole de la victime est constamment mise à l’épreuve.
Mais Querer va plus loin en refusant toute lecture simpliste. Elle évolue en permanence dans une zone grise dérangeante, donnant à entendre la parole de la victime, mais aussi celle du mari, qui affirme ne pas comprendre ce qu’on lui reproche. Ce choix narratif évite tout manichéisme : on ne regarde pas un “monstre” face à une “victime parfaite”, mais un couple enfermé dans une perception radicalement différente de la réalité. Cela met en lumière un point essentiel : dans ces situations, la violence peut être invisible, banalisée, parfois même niée par celui qui l’exerce.
Même les choix de noms et de titres participent à cette lecture. Le prénom de l’héroïne, Miren (“regarde” en espagnol), agit comme une injonction adressée au spectateur : ouvrir les yeux sur une réalité encore largement incomprise ou minimisée. Quant au titre Querer, il porte un double sens fort : “aimer” et “vouloir”. Deux verbes qui résument à eux seuls l’ambiguïté du couple, entre affection revendiquée et désir imposé, comme si la série interrogeait en permanence la frontière entre les deux.
La série s’attarde aussi, avec la même justesse, sur la façon dont ce drame fait voler en éclats la cellule familiale. Les enfants ne sont pas de simples témoins : ils sont pris dans un conflit de loyauté, tiraillés entre leurs parents. Là encore, rien n’est simplifié. La série montre comment certains schémas peuvent se reproduire, suggérant une forme d’hérédité dans les comportements masculins, sans jamais enfermer ses personnages dans des rôles figés. Cette absence de jugement rappelle d’ailleurs le travail déjà amorcé par la réalisatrice dans son impressionnant premier film, Les dimanches, où les relations familiales étaient observées avec la même nuance.
Au cœur du dispositif, Nagore Aranburu livre une performance saisissante, tout en retenue. Elle porte la série avec une économie de mots impressionnante : une grande partie des émotions passe par le regard, les silences, les hésitations. Sa relation avec ses enfants est particulièrement touchante, faite de protection, de fragilité et d’une douleur contenue.
On peut aussi rapprocher Querer de la série Adolescence dans sa manière de questionner la construction des rapports hommes-femmes et la transmission de certains comportements. Dans les deux cas, il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais de comprendre comment ces mécanismes s’installent, et d’ouvrir les yeux des spectateurs.
Parce qu’on connaît tous, de près ou de loin, quelqu’un qui est concerné, Querer est une série essentielle qui poursuit un double objectif. D’un côté, elle cherche à donner du courage à celles qui subissent, en montrant que franchir le pas est possible, même si le chemin est difficile. De l’autre, elle tend un miroir à certains hommes, qui peuvent se reconnaître, ou être déstabilisés, en réalisant que des comportements qu’ils ne perçoivent pas comme violents peuvent l’être.
C’est sans doute là que réside la force de la série : ne jamais asséner de vérité simple, mais obliger chacun à regarder, à douter, et peut-être à comprendre. Disponible sur ArteTV jusqu’au 19 juin, c’est un bijou télévisuel à découvrir absolument.
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