"You can not trust a Norman."
Adapter l'Histoire en romans, en pièces de théâtre, en films, en séries, peut viser trois objectifs : servir de prétexte à du grand spectacle, soutenir un propos philosophique ou décrire des faits au plus près de la réalité, parfois tout ensemble.
Soyons clair tout de suite, King and Conqueror, avec une réalisation médiocre, une interprétation grotesque, un scénario sans âme et des dialogues imbéciles, rate le premier. Alors on cherche le propos défendu dans la série et... y en a pas. C'est plat, insipide, sans intelligence et les personnages sans relief. Et l'Histoire dans tout ça, les faits, la réalité, ou du moins la toute relative vérité historique ? Bafouée, ridiculisée, mise de côté, qu'il s'agisse des faits, des dates, des personnages ou de certaines parties de la reconstitution. Bref, il n'y a rien qui va dans cet indescriptible n'importe quoi manquant, il est vrai, cruellement de moyens.
Au nombre des erreurs historiques allant de la peccadille au grotesque total, notons la présence d'un Sven, aîné des Godwinson, alors qu'il est censé être exilé depuis longtemps (et avoir déjà été comte), la présence prématurée du Comte Marcar de Mercie et le changement de nom de sa soeur (elle aussi prénommée Edith), le fait que Judith de Flandre était la soeur de Baudouin V et non sa nièce (ce qui en fait la soeur de Mathilde)
et vivra jusqu'en 1094
, l'insupportable omniprésence de la Reine mère alors plutôt effacée
(et son meurtre lunaire)
,
le duel à mort entre Guillaume et Henri Ier de France dans une forêt avec trois sapins fluo pour montrer qu'on est en Alsace (alors qu'il est gentiment décédé de vieillesse ou d'empoisonnement au coeur du domaine royal),
l'âge de Robert, fils de Guillaume, futur Robert II Courteheuse censé avoir 14 ans en 1066 (on en est loin !),
la funeste fin de Fitzosbern qui fut pourtant (comme mort-vivant ?) bien présent en Angleterre après la conquête de celle-ci par Guillaume ou encore le rôle complotiste joué par Baudouin V de Flandre, père de Mathilde, et complètement à contre-courant de tout ce dont les archives témoignent
. A ce niveau de contrefaçon, on ne parle plus de libertés scénaristiques mais bien de bêtise crasse. Ça fait beaucoup trop.
Le scénario, précisément, est quant à lui entaché d'invraisemblances et de prévisibilité, sans ligne directrice, sinon celle de l'ascension de deux rivaux qui furent plus ou moins amis un temps, et porté par une musique parasite et que ne relèvent pas la pauvreté des décors (la seule vue de Londres se limitant à un castel de bois entouré de trois fermes proprettes fait sourire) et les anachronismes dans les éléments du quotidien. Parmi les rebondissements stupides, outre ceux historiquement dévoyés cités précédemment, on notera également un twist honteusement pompé sur Game of Thrones, le serment fait "à l'héritier légitime" sans que son nom soit cité.
Les caractères sont plus que stéréotypés, interprétés, hélas, de manière particulièrement pauvre. Nikolaj Coster-Waldau, par ailleurs derrière la caméra pour la première fois au 5ème épisode, a le charisme d'une huître et James Norton celui d'un adolescent constamment sale et zozotant. Eddie Marsan sauve un peu la mise même s'il en fait beaucoup trop et ce sont finalement les actrices, hormis l'insupportable Juliet Stevenson, qui jouent avec une réelle conviction professionnelle, notamment Bo Bragason et Clémence Poésy. Le reste est caricatural jusqu'à l'agacement.
Enfin, la réalisation pourrait s'attarder sur quelques plans d'ensemble intéressants mais ne le fait pas, préférant accumuler les banalités et les prises de vue convenues, résumant de grandes batailles à des escarmouches entre trois pécores. On s'interrogera d'ailleurs sur la totale absence de population. Ah oui, le budget tapisseries (de Bayeux ?) a supplanté celui des figurants, je ne vois pas d'autres explications. On pouvait s'attendre à beaucoup mieux de la part de Baltasar Kormákur dans le premier épisode, réalisateur des excellents Trapped (2015-2021) et Katla (2021). Les suivants sont signés par le jeune Bálint Szentgyörgyi et le plus chevronné Erik Leijonborg, à la manette sur deux épisodes du fabuleux The Last Kingdom (2015-2022).
On se demande donc comment un des événements les plus marquants pour l'histoire de l'Europe occidentale a pu être ainsi dénaturé, vidé de sa substance, l'histoire étant traitée avec pareil mépris. A quel moment Michael Robert Johnson et ses scénaristes ne se sont-ils pas dit "oh, là, on fait de la merde, non ?". Jamais apparemment.
King and Conqueror est l'exemple de tout ce qu'il ne faut pas faire quand on se prête au jeu de la romance historique. Il n'y a ni spectacle faute de moyens, ni réflexion faute d'un scénario calibré et les faits historiques complètement biaisés. Ce n'est pas mauvais, c'est très mauvais.