Half Man, Richard Gadd remet le couteau dans la plaie:
Après "Mon petit renne", on pouvait croire Richard Gadd au bout de son malaise. Erreur. Half Man creuse plus profond, plus froid, plus loin.
Tout part d'un mariage. Ruben débarque à la noce de son frère Niall, tendu, fébrile, et la fête vire à l'explosion. De là, la série remonte trente ans en arrière, des années 1980 à aujourd'hui, pour dérouler le fil d'une fraternité qui se délite. Pas une fraternité de sang, d'ailleurs : Ruben et Niall deviennent frères lorsque leurs mères entament une relation amoureuse. Ce lien fraternel d'emprunt devient aussitôt la frontière ambiguë du récit.
Car le cœur du film est là, et c'est ce qui le distingue. La série traite frontalement d'une crise de la sexualité : à mesure qu'il grandit, Niall comprend
qu'il est gay, mais l'homophobie subie à l'école et les insultes de Ruben lui-même l'enferment dans la peur et la honte. Sa propre masculinité toxique et son homophobie intériorisée sont les seuls obstacles entre lui et sa sexualité, aucun facteur extérieur. Entre les deux hommes circule une chimie souterraine, un désir jamais formulé mais constamment perçu.
La réserve, capitale : ce n'est pas une histoire d'amour gay, et c'est précisément le propos. Là où Heartstopper ou Heated Rivalry offrent chaleur, représentation et résolution, Gadd offre le refoulement, l'autodestruction et un silence suffocant.
Gadd, qui se dit bisexuel, explique avoir voulu représenter ceux qui se sentent laissés de côté par les récits queer lumineux, ceux qui traversent une crise identitaire sans s'y reconnaître. La série est queer par la négative : une histoire de désir empêché plutôt qu'accompli.
Gadd ne ménage personne, à commencer par lui. La mise en scène est soignée, souvent glaciale, et l'Écosse des années 80, marquée par le sida, l'homophobie ambiante et la violence sociale y respire le vrai. Certaines crises de rage virent à l'agression sexuelle jamais verbalisée ni montrée, laissant le spectateur libre d'interpréter ; une tension quasi incestueuse irrigue les schémas de domination. On regarde la boule au ventre, et on continue quand même.
Le tandem porte tout. Gadd et Bell livrent le meilleur de leur carrière : Ruben se charge d'une démarche pesante et d'un registre vocal presque simiesque ; Bell, lui, incarne avec une sincérité déchirante une douleur dont la source remonte tout entière à l'homophobie intériorisée de Niall.
La noirceur est si totale que Première regrette l'absence du moindre rai de lumière sur six épisodes.
Reste l'essentiel. Sans jamais prononcer les mots « masculinité toxique », la série plonge dans la haine de soi des hommes sommés de se conformer, et demande ce qu'il advient d'un enfant terrifié dont l'identité tout entière dépend de l'approbation d'une brute. Half Man n'est pas une série confortable. C'est une série nécessaire, à déconseiller aux âmes sensibles. Ou à leur recommander, précisément parce qu'elle parle d'elles.