Soyons justes : c'est superbement filmé, et magnifiquement joué au début. Le problème n'est pas la violence : j'admire Christiane F., Requiem for a Dream, Ramsay, Lynch. La noirceur ne disqualifie rien.
Le problème est ailleurs. Dans la fiction comme dans la vie, la violence peut être pire que tout mais il y a toujours une raison à la violence, une cohérence qui nous fait souffrir POUR un personnage au lieu de subir à sa place. Ici, cette cohérence n'existe pas. La cruauté n'éclaire rien, ne transforme rien, ne révèle rien des êtres. Ce n'est pas de l'audace : c'est une abdication déguisée en courage.
Les personnages ne suivent aucune logique interne : ils réclament ou commettent des actes que rien ne prépare, simplement parce que le scénario a besoin du choc maximal. Ce sont des fonctions, pas des êtres et plusieurs faitss, lancés comme des bombes, s'évaporent sans explication. La série change sans cesse de ton (réalisme social à la Ken Loach, tragédie grecque, soap-opera, thriller psychologique, mélodrame…) sans qu'aucune question centrale ne les fédère. En voulant parler de tout, elle ne parle de rien.
Pire : elle instrumentalise ses sujets les plus graves : l'abus, la honte, le deuil pour le choc qu'ils provoquent, puis les abandonne. Le dernier épisode liquide en deux minutes ce qu'il prétendait explorer. Une œuvre qui prétend explorer la honte et la violence et qui les liquide ainsi ne les explore pas : elle s'en sert. Et quand l'écriture cesse d'être crédible, les acteurs eux-mêmes Gadd compris, enfermé dans un seul registre finissent par sonner faux. Les violons omniprésents dictent l'émotion que les scènes ne produisent plus.
Le vrai grief : Gadd maîtrise les mécanismes de l'emprise, mais au lieu d'en faire l'objet de son œuvre, il les exerce sur le spectateur. La série fait à celui qui la regarde ce que le bourreau fait à sa victime : elle accroche, déstabilise, récompense, punit sans jamais offrir le moindre recul critique. Elle prétend analyser une maladie dont elle est elle-même un symptôme non diagnostiqué.
Qu'elle fascine ne prouve rien : c'est exactement l'effet qu'un récit d'emprise est fait pour produire. Half Man a tous les signes extérieurs de la profondeur, et aucun de ses gestes. Elle confond l'exploration de la souffrance avec son exploitation.