"And come the winter, you will die, like flies."
Il est difficile de résumer une telle série en quelques mots. Des thèses entières seront écrites si elles ne le sont pas déjà, George . Martin ayant réussi la prouesse de créer un monde à part entière, comme d'autres avant lui certes, mais d'un réalisme dépassant tout ce qui fut, même Tolkien : rarement une oeuvre, littéraire et cinématographique, aura atteint un tel degré de véracité sur les moeurs du Moyen-Âge dans un monde pourtant complètement fantasmé.
Au niveau scénaristique, l'entremêlement des arcs narratifs génère un équilibre jamais atteint dans une seule oeuvre et les personnages, stéréotypés dans la première moitié de la première saison, fidèle aux romans, créent une confusion telle, qu'à l'exception de deux ou trois psychopathes, tous finissent par devenir attachants à travers leurs failles et leurs (més)aventures croisées. La nuance est en effet perceptible dans le moindre froncement de sourcil, le plus petit froissement de tissu. Les duos improbables qui se forment et se défont, embarquant chacun, chacune dans un nouveau parcours initiatique permettent enfin d'aller plus loin que certaines interprétations figées même si, hélas, certains interprètes principaux marquent leurs limitent à ce jeu (notamment Leana Headey).
Autant dire que ce qui pourrait être considéré comme une reconstitution historique, à travers les âges et les lieux, est impressionnante de recherches et la musique, un élément de décor parfaitement maîtrisé, déclinée en quelques thèmes selon les lieux et les personnes, dont on peut extraire des chansons originales qui restent (comme The Rains of Castamere). Pour parachever une critique objective de la substance de l'oeuvre, tellement dense, on pourrait regretter le recours à quelques artifices scénaristiques d'apparence décalée (la magie de la prêtresse d'Asshaï, les morts vivants) ou des effets spéciaux gonflant jusqu'à l'absurde le nombre de certaines armées, mais ce serait sans compter ce que fut la littérature médiévale ou, une fois encore, la référence à Tolkien, qui intégraient aux récits traditionnels les mythes les plus récents dans une forme de syncrétisme et avaient recours eux aussi à l'exagération dans le dénombrement. Chrétien de Troyes n'a-t-il pas, 800 ans plus tôt, réussi à fusionner la mythologie chrétienne au folklore païen ?
Du reste, la religion est un personnage à part entière, déclinée sous diverses formes, anciens dieux sylvestres et nouveaux dieux au nombre de sept, dieu noyé, dieu de lumière, dieu multiface, etc., les situations oscillant constamment entre foi, fanatisme, doute et rédemption dans un large questionnement plus qu'intéressant et magistralement construit, sans conteste l'un des points forts de l'univers créé par Martin. D'autres thèmes sont également au centre de la série : la famille, le pouvoir évidemment, la guerre, la pauvreté et les inégalités sociales, la nature, la loyauté. Pareillement, le cadre culturel médiéval est parfaitement reconstitué, des combats d'arène de l'antiquité tardive au prémices de la renaissance shakespearienne, en passant par l'ordalie, le développement de l'inquisition, les chansons de geste et la glorification de l'amour courtois, dans un monde limité dans ses frontières naturelles ceintes de terrae incognitae.
Ainsi, la série, scénarisée par David Benioff et Daniel Brett Weiss, supervisée par Martin, parvient à synthétiser en une création visuelle originale les univers de la littérature médiévale, de la fantasy, de l'histoire, de l'horreur, voire à certains moments du gaming multigenre et, surtout, de la philosophie.
Mais ce n'est évidemment pas tout. Le large panorama des personnages et de leurs origines diverses, des aventures qu'ils traversent, en font chaque fois des caractères uniques et la floraison de leurs préoccupations, tantôt élevées, tantôt terre-à-terre (voire carrément triviales telles que les a voulues de manière parfois triviale le romancier), renforce encore la densité de la narration, portée par des dialogues certes cherchant la punchline mais souvent profonds.
Un autre point fort de la série repose sur les rebondissements à chaque fin d'épisode, ce qui oblige presque au binge-watching et à la place laissée à une action totale lors de certains selon un schéma dramaturgique classique (un lieu, un temps, une action). Posé de la sorte, on pourrait penser à une mécanique facile mais il n'en est rien. En effet, le croisement des destins de chaque personnage, une fois encore à l'exception de deux ou trois psychopathes, permet d'imposer de la nuance à chaque étape de l'histoire, ce qui fait qu'on souhaite la réussite de l'un quand on voulait le voir se faire éventrer trente minutes plus tôt et c'est sans doute le plus important message véhiculé par l'oeuvre toute entière : chacun suit son propre objectif, certains tiraillés entre plusieurs, et cela l'amène à des atrocités aussi condamnables que celles commises par ceux qui poursuivent des desseins moins nobles.
Là encore, le talent des interprètes est essentiel à la réussite de l'ensemble. Si Leana Headey (Cersei), Michelle Fairley (Catelyn Stark), Jack Gleeson (Joffrey), Iain Glen (Jorah Mormont), Aidan Gillen (Littlefinger) ou encore Owen Teale (Ser Alliser Thorne) ne brillent pas par la qualité de leur jeu, monocorde et caricatural, il faudra saluer les performances des autres acteurices, avec une mention spéciale à Emilia Clarke (Daenerys), évidemment, Nikolaj Coster-Waldau (Jaime Lannister), Kit Harington (Jon Snow), Sophie Turner (Sansa Stark), Gwendoline Christie (Lady Brienne), et surtout Maisie Williams (Arya Stark), Alfie Allen (Theon Greyjoy) et Peter Dinklage (Tyrion Lannister), sans aucune doute LA révélation interprétative de cette série, "the most famous dwarf in the world". Il faut également citer quelques noms plus connus tels que Jason Momoa (Khal Drogo), Sean Bean (Ned Stark), James Cosmo (Jeor Mormont), Jerome Fllynn (Bronn), Natalie Dormer (Margaery Tyrell), Charles Dance (Tywin Lannister), Jonathan Pryce (le Grand Moineau), Peter Vaughn (Mestre Aemon), Tobias Menzies (Edmure Tully), Pedro Pascal (Oberyn Martell), Anton Lesser (Qyburn) ou Diana Rigg (Olenna Tyrell).
Au fil des saisons, on regrettera néanmoins un relâchement dans la cohérence scénaristique jusqu'à l'incongru. Ainsi, à partir de la cinquième, les langues se confondent et tout le monde, à Essos, de Braavos à Meereen, semble désormais parler la langue commune de Westeros. Cette saison est également beaucoup plus statique que les précédentes, les dénouements habituellement parsemés dans les saisons précédentes se concentrant ici dans les tout derniers épisodes, comme si un deuxième volet s'ouvrait, nécessitant une nouvelle mise en place des personnages et des situations. La sixième, corrélée avec la précédente, commence sur le même ton, multipliant dès le début les invraisemblances narratives tout en s'étirant douloureusement, comme si était consommée la fin de la fidélité de la série aux romans.
Les septième et huitième saisons, elles, privilégient le grand spectacle au détriment de la narration complexe des quatre premières, enchaînant les incohérences scénaristiques et les rebondissements absurdes ou prévisibles, misant plus sur l'émotion parfois facile que sur la réflexion. Fortement critiqué à sa sortie pour son dénouement, il faut néanmoins relativiser l'accueil qui fut fait au tout dernier épisode dès lors qu'il s'inscrit dans la lignée des deux saisons en question et que le romancier est, à ce jour, toujours en court d'écriture des derniers livres. Pour moindres qu'elles soient, elles demeurent d'une qualité solide en comparaison d'une foule d'autres séries.
Au final, série fantasy reconstituant un large panorama du Moyen-Âge à travers les siècles, les lieux, les cultures et les rites, basée sur une oeuvre dense, d'une incroyable richesse, Game of Thrones mérite sa place au panthéon des plus belles réussites télévisuelles et des analyses bien plus profondes que la mienne.
"For the night is dark and full of terrors."