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    Adèle Exarchopoulos : "Avec Léa, on sentait qu’on était en train de faire quelque chose de rare"

    La méthode Kechiche, souvenirs de tournage, les scènes coupées du film... Adèle Exarchopoulos a accordé un entretien à AlloCiné dans lequel elle évoque, avec son franc-parler, son expérience, sur "La Vie d'Adèle", Palme d'or 2013, qui sort dans les salles demain.

    © AlloCiné

    AlloCiné : "Travailler dans l’épuisement" est une formule que vous avez employé à plusieurs reprises depuis le début de la promo du film. Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là plus précisément ?

    Adèle Exarchopoulos : Abdellatif Kechiche parle plutôt de relâchement, il n'aime pas le mot épuisement. Cela veut dire qu'il fait énormément de prises, sans forcément dire "elle n'est pas bonne" ou "ce n’est pas juste". Ni "il faut que ça soit plus comme ça ou comme ça". Il t'amène tout un travail un peu spirituel, où il prend le temps de parler avec toi, parfois très longtemps... Ca peut être 6 heures ! Tu vas te balader, tu vas boire un café avec lui… Il va te nourrir de plein de choses différentes. Après, tu entames les scènes, et tu vas les refaire à la chaîne, les refaire vraiment vraiment beaucoup de fois. Minimum 30 fois, maximum 100 !

    Ça te met comme dans un état second. Il veut faire tomber les masques. Toute ta convention, tout ce que tu bâtis dans ta vie, ça disparait pour laisser place à qui tu es vraiment à l’intérieur. C’est comme quand vous voyez quelqu’un pour la première fois : vous avez la politesse, le respect, la timidité, etc. A un moment, il peut y avoir cette intimité qui se créé avec quelqu’un où vous avez l’impression de le comprendre. Je pense que c’est un peu pareil. Il veut vous faire venir à un stade d’abandon, de don de soi.

    "Abdellatif Kechiche veut vous faire venir à un stade d'abandon, de don de soi"

    Il veut voir votre âme. Il veut vous faire venir à un stade d’abandon, de don de soi. Pour lui, actrice, c’est le plus beau métier du monde, il se dit que tu prends du plaisir, il te laisse cette liberté. Mais parfois cette liberté est contradictoire. Tu te demandes pourquoi tu recommences tant, ce qu'il se passe, tu ne vois pas où ça coince. Mais en fait, il veut juste que tu t’abandonnes. Et pour lui, c’est le moment de grâce.

    Donc quand on s’abandonne de la sorte, on doit forcément être surpris par le résultat, on doit presque redécouvrir certaines scènes…

    Avec Léa [Seydoux], on sentait qu’on était en train de faire quelque chose de rare. On sentait que c’était spécial. Mais après, on ne sait pas si ça va toucher les gens. Mais quand j’ai vu le film, ce qui m’a le plus surpris, c’est le montage. Tu es déçue parfois, tu te dis "cette scène, j’ai tout donné et elle n’est pas dedans, personne ne va la voir" ou "cette scène, je suis moins bien" ou "génial, il a tourné cette scène d’une façon extraordinaire".

    "Abdel s'est mis au vif de cette histoire d'amour"

    Et après, j’ai réalisé qu’il avait fait ce qu’il y avait de plus juste pour le film, qu’il avait tout allégé et qu’il s’était mis au vif de cette histoire d’amour. Je n’avais jamais vu ça.

    © Wild Bunch Distribution

    Justement ces scènes qui ne sont pas dans le montage, pouvez-vous m’en dire plus ?

    J’espère qu’elles seront dans la version longue du DVD. C’était une scène qui était dans la BD [Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh]. Mon personnage était beaucoup plus dans le sacrifice.

    "Dans la BD, mon personnage était beaucoup plus dans le sacrifice"

    Ça se passe après la scène où Adèle et Emma parlent des cours de philo. Elles couchent ensemble, elles sont chez Adèle. Elles sont toutes les deux dans le lit. Emma descend, elle va boire du lait. A poil... Je sais, c’est bizarre. Moi, non plus, je me balade pas chez mes potes à poil. Elle doit se dire : il est tard, elle y va tranquille. Sauf que ma mère est en train de fumer une clope dans la cuisine et la voit. Elle comprend, monte dans ma chambre, tire ma couette... Je suis à poil aussi. Elle comprend. Elle me gifle, elle pète un câble, elle devient hystérique. Elle commence à être possédée grave, à halluciner.

    Bref, il y a tout un conflit comme ça où elle va réveiller mon père. Mon père ne l’accepte pas, ne le supporte pas. C'était spécial. On était nues pendant tout le conflit. Je ne m’étais jamais sentie aussi vulnérable, aussi fébrile. Elle était assez puissante cette scène.

    Quelles sont les autres scènes qui ont complètement disparu du montage ?

    On a tourné énormément d’heures, il y en a plein, c’est normal. Il y a des scènes au lycée où les jeunes faisaient du beatbox. Il y a des scènes en boite, à des concerts avec Léa... Des scènes où elle me dessine, de danse, au lit, de conversation… Des scènes drôles, des scènes tristes…

    © Wild Bunch Distribution

    Quel souvenir gardez-vous de votre premier jour de tournage. Qu’est-ce que ça vous évoque ?

    Je suis émue. Mon premier jour, je m’en rappelle, on tournait à Liévin pour les scènes de la famille au début du film. On a déjeuné Léa, Abdel et moi, et je me rappelle que j’ai commencé à flipper car j’entendais Léa qui était venue très préparée, très inspirée. Elle avait construit quelque chose dans sa tête d’assez précis, comme une sorte de monde intérieur.

    J’étais un peu impressionnée et je me suis dit "putain, t’as rien foutu" parce qu’Abdellatif Kechiche m’avait donné le scénario et dit "lis ça et oublie". J'ai pensé "je vais faire comme il a dit, je vais oublier". Et de toute façon, on tourne chronologiquement... Que j’allais me nourrir des autres acteurs, et des situations qu’elle traverse. J’ai alors repensé à Zabou Breitman, ma mère de cinéma [elles ont tourné ensemble dans 'Des Morceaux de moi', Ndlr] qui m’avait donné pour conseil de travailler…

    C’était plus fort que moi, j’ai eu comme une crise d’angoisse, je suis sortie du resto. Abdel est venu me voir, j’ai explosé en larmes. Je lui ai dit "je ne suis pas prête, je vais te décevoir". Et il m’a répondu "mais non, tout ça, c’est de la branlette !" Tu verras avec l’instinct et l’instant. Après, j’ai eu Léa en face de moi, qui est super généreuse, et ça a démarré comme ça.

    "C'était un peu bouleversant de se dire que c'était fini après tous les trucs de dingue qu'on avait vécu"

    Et votre dernier jour ?

    Le dernier jour que je retiens très exactement, c’est celui de Léa car c’était la fin de tout ce qu’on avait vécu ensemble. C’est la scène du café. C’était un peu bouleversant de se dire que c’était fini après tous les trucs de dingue qu’on avait vécu ensemble, les hauts et les bas. Tu passes 5 mois avec quelqu’un à partager quelque chose, avec toute une équipe... C’est spécial quand ça s’arrête.

    On était aussi soulagées parce qu’il fallait que chacun reprenne sa vie et que le film fasse son chemin au montage avec Abdellatif Kechiche. Léa partait déjà sur d’autres projets, ça m’a fait bizarre. C’était ma première expérience aussi intense. Donc je me souviens très bien de ce jour-là et je pense que ça se ressent dans la scène.

    Abdellatif Kechiche a dit du personnage d’Adèle qu’elle pourrait être ce qu’Antoine Doinel était à François Truffaut. Aimeriez-vous devenir le "Doinel" de Kechiche ?

    Ça me rend très fière qu’Abdel dise ça. Si il le pense, oui. Ça dépend des projets, de plein de choses... Je pense aussi que c’est un fantasme, que tu as du mal à quitter un film comme ça, qui a été aussi intense, avec un personnage que tu as du mal à lâcher.

    Je pense qu’Abdel va encore prendre quelqu’un un peu dans l’ombre et le mettre dans la lumière, lui donner sa chance, autre que moi. Mais j’étais super touchée quand il a dit ça.

    Propos recueillis par Brigitte Baronnet, le 7 octobre 2013

    La Vie d'Adèle - Chapitres 1 et 2

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