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Gérardmer 2016 : Jodorowsky prône l'indépendance financière pour garantir la liberté créatrice
Par Corentin Palanchini — 31 janv. 2016 à 14:00
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Le metteur en scène Alejandro Jodorowsky a participé à une conférence de presse au cours de laquelle il a tenu à donner moult conseils aux cinéastes en herbe.

Alejandro Jodorowsky était l'invité du festival international du film fantastique de Gérardmer. Avec une verve certaine ainsi qu'un franc parler à toute épreuve, le cinéaste a donné une conférence de presse à laquelle était conviée la presse comme le public. Et le débat a régulièrement tourné autour de l'indépendance financière comme vecteur de liberté créatrice. Extraits.

 

Quels conseils donneriez-vous à un jeune réalisateur afin qu’il ne se « prostitue » pas ?

Il faut que tu ais un autre métier avant de commencer. Boulanger, n’importe quoi. Mais un métier qui te permette de vivre. Pour que tu ne sois pas obligé de te vendre au cinéma. (…) Car si tu ne sais faire que du cinéma, tu es foutu : tu vas te vendre !

Moi j’étais juif, mes parents étaient juifs. Les juifs ont créés Hollywood, vous savez ? Parce qu’on ne les laissait pas travailler.(…) Alors la solution qu’ils ont trouvé pour gagner de l’argent, c’était de faire du cinéma ! pour survivre. Donc Hollywood a été créé pour faire de l’argent.(…) Puis tous les films ont été fait pour faire de la publicité pour l’alcool et le tabac, essentiellement, et pour des idées politiques.(…) C’est la merde !

(…) [Par exemple], l’argent pour la suite d’El Topo, l’industrie n’a pas voulu me le donner. C’est pour ça que j’ai fait des bandes-dessinées. Le film que je n’ai pas le fait, je l’ai fait dessiner. (…) Le cinéma est un métier de voleurs ! On te vole tout. Le cinéma d’auteur te vole tout, tu ne récupères rien. On te donne des prix, mais tu ne manges pas les prix ! Hier j’ai reçu une coupe, mais je ne peux pas la manger.(...)

Si je n'avais pas eu l'argent pour finir un film, j'aurais continué jusqu'à ce qu'il n'y en ait vraiment plus. Puis je m'assiérais face caméra et je raconterais le film que je n'ai pas pu faire. Et on mettrait "film inconclu". (...) Il y a bien des romans inconclus, pourquoi il n'y aurait pas des films inconclus ? (...)

[Indépendant financièrement], tu peux faire ce que tu veux, comme tu veux. Sans te prostituer. Et tu récupères quoi ? Ta dignité humaine, et ta liberté.

Que trouve-t-on dans le bureau de Jodorowsky ?

 

Comment ne pas se faire voler nos idées et les voir aboutir comme on les souhaite ?

La solution que nous avons nous les jeunes, c’est d’en finir avec le système. Maintenant avec les nouvelles techniques, c’est très facile de créer des effets spéciaux. Ce n’est pas si cher. On n’a pas besoin des cinémas, de la publicité (…). Il faut être son producteur, oublier la publicité, oublier les producteurs. Et se créer son public. Car quelle est la différence entre le cinéma industriel et le cinéma d’auteur ? Ce dernier n’est pas compris car le public n’y est pas préparé. Et le cinéma industriel cherche un public déjà établi : les ados.

En France je ne peux pas car c’est déjà vendu, mais dans les autres pays je vais sortir mon prochain film hors du circuit des cinémas ! Avec mon associé, nous allons créer notre propre compagnie. Au sein du système, je gagne zéro. Alors avec cette compagnie, si je gagne 20 000 euros ce sera déjà énorme. Et [les producteurs comme les distributeurs] n’auront rien.(...)

Aimez-vous David Lynch ?

Oui, beaucoup. Lorsque El Topo est parti de [la séance de Minuit] de son cinéma de New York, c’est le premier film de Lynch, Eraserhead, qui l’a remplacé. Vingt-cinq années plus tard, j’ai présenté La Montagne sacré à New York, et je vois arriver Lynch avec ses cheveux en l’air. On s’est approchés, on s’est accolés pendant une minute ou deux, et il est parti sans avoir dit un mot.(…)

Lynch est un vrai artiste, mais il s’est rendu compte qu’il était pris dans le système. (…) Il n’a pas la foi de faire des films sans producteur. Or perdre de l’argent pour un américain c’est impossible. Le dollar est Dieu aux Etats-Unis !

David Lynch

Est-ce que Lynch a perdu sa magie à cause de l’argent ?

Un tout petit peu, oui. Il pourrait aller plus loin. Ce n’est pas pour le critiquer, mais il pourrait aller plus loin. Maintenant il va continuer sa série télé [Twin Peaks, NdlR]… Il pourrait ne pas l’avoir fait. (…) Mon ami Nicolas Winding Refn, il fait de la publicité. Pour quatre jours de travail, il est payé 300 000 dollars. Je l’aime beaucoup, comme si c’était ma famille, mais à force de tourner pour 300 000 dollars, il va finir par demander de plus en plus, et il va finir comme ce dégénéré de Spielberg ! Ils sont en train de tuer le cinéma.

Pourriez-vous tourner une série ?

J’aime beaucoup les séries, ça m’amuse. Le problème c’est qu’une série continue encore et encore, et quand tu arrives à la fin, tu n’as plus rien ! Comme les mangas japonais : tant que le public est là elle continue, et après c’est fini, ils passent à autre chose. Je pourrais faire une série, je suis en train d’en faire une, tu sais ? Parce que La Danse de la réalité c’est un chapitre. Maintenant, Poésie sans fin [son prochain film, NdlR] c’est la suite de ce film.

La Danse de la réalité c’était ma vie infantile, Poésie sans fin c’est ma vie adolescente. Puis il y aura ma vie à Paris avec le surréalisme et la philosophie, puis ma vie au Mexique avec les chamans, et le cinquième sera ma vie amoureuse avec ma femme Pascale. (…) ça fera 5 épisodes de 2 heures. Une série qui ne passera pas à la télévision, naturellement.

 

Découvrez l'interview fleuve de Jodorowsky réalisée par AlloCiné en 2013 :

 

Propos recueillis par Corentin Palanchini le 30 janvier à Gérardmer, et réordonnés pour la cohérence du propos et la fluidité de la lecture.

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