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Rencontre avec Astrid Whettnall, héroïne du nouveau film de Rachid Bouchareb
Par Léa Bodin — 21 avr. 2016 à 19:00
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Rencontre avec Astrid Whettnall, bouleversante en mère d'une adolescente partie faire le djihad dans le nouveau film de Rachid Bouchareb.

Actrice belge encore peu connue en France, Astrid Whettnall a été découverte dans le drame Au nom du fils et vue à la télévision dans la série politique Baron Noir. Dans La Route d’Istanbul, diffusé ce vendredi 22 avril à 20h55 sur Arte, elle campe une mère célibataire dont la fille part faire le djihad en Syrie, et qui décide d’aller la retrouver pour la ramener auprès d’elle en Belgique. La comédienne nous parle, passionnée, de ce rôle très fort et d’un film nécessaire. 

Comment s’est passée la rencontre avec Rachid Bouchareb ? Comment vous a-t-il présenté le rôle ?

J’ai eu beaucoup de chance parce que Rachid a vu un film dans lequel j’ai joué qui s’appelle Au nom du fils (Vincent Lannoo, 2012). L’histoire, le personnage, le ton, tout est très différent, mais je joue aussi un personnage de mère assez fort. Rachid a vu le film et il a provoqué une rencontre. Il est venu en Belgique et ça s’est fait comme ça. J’avais reçu le scénario la veille, j’avais trouvé ça magnifique. On a beaucoup discuté : il m’a parlé de la situation du monde, du contexte politique, de ses angoisses. Au bout d’une heure, il m’a demandé : « Qu’est-ce que tu penses du scénario et du personnage ? Est-ce que ça te dirait de le faire ? » Et on est partis dans l’aventure ensemble, mais j’y ai cru seulement quand la prod’ m’a rappelée.

Comment prépare-t-on un rôle comme celui-ci ?

Chaque préparation est un peu différente. Ici, ça s’est fait sur deux tableaux. Avec Rachid, on a regardé beaucoup de documentaires et lu beaucoup de témoignages. Dans un second temps, on a beaucoup travaillé la transformation physique. On a changé sa couleur de cheveux – il voulait qu’elle ait les cheveux foncés –, on a réfléchi à sa manière de s’habiller… Petit à petit, on définissait qui elle était. De mon côté, ça m’a permis de me plonger dedans. Mon personnage est totalement apolitique, c’est juste une mère qui n’a rien vu arriver et qui découvre que son enfant n’est pas du tout à l’endroit où elle pensait qu’il était. C’est une sidération absolue. Très vite, elle décide qu’elle doit partir sauver son enfant. Je me suis concentrée sur qui était le personnage humainement. Elle est mère célibataire : quand est parti son mari ? J’ai beaucoup rêvé le personnage, ses rapports avec sa fille qui sont emprunts d’une grande pudeur. 

Hassen Brahimi et Roger Arpajou

Est-ce que vous avez rencontré des parents d’enfants qui sont partis faire le djihad ?

Je suis arrivée sur le film très peu de temps avant de tourner. J’ai lu beaucoup de témoignages, belges, français, notamment les livres de l'anthropologue Dounia Bouzar. J’ai regardé beaucoup de vidéos. Mais c’est maintenant que je rencontre des familles. Il y a une femme exceptionnelle, en Belgique, Saliha Ben Ali. Son fils est parti faire le djihad il y a environ trois ans, il avait tout juste 18 ans et malheureusement on lui a annoncé deux mois après qu’il était mort en martyr. Elle a monté de nombreuses associations en Belgique, elle se bat dans les quartiers, avec les parents, pour leur faire comprendre combien le lien est important. Elle m’a raconté tout son combat.

Dans le film, on se rend compte que la police est impuissante et ne peut absolument rien faire lorsque les jeunes sont majeurs. C’est donc une démarche qui vient exclusivement des parents.

On a échangé sur film avec Salhia et ça lui semblait très proche de la réalité. Ce qui lui parle, c’est la solitude de cette mère. Quand l’enfant est majeur, jusqu’à il y a très peu de temps, au commissariat on vous disait : « Il peut aller où il veut. » Certaines mères se rendaient compte que leur enfant était en train de tomber dans la radicalisation, de l’énorme danger auquel il s’exposait. Elles se tournaient vers la police, parce qu’il y a très peu de personnes à qui s’adresser. Dans les quartiers, c’est très difficile, avec la pression sociale, de faire l’effort d’aller à la police. La police leur répondait que tant que leur enfant ne partait pas, ils ne pouvaient rien faire. Les familles sont vraiment seules face à leur désarroi.

En avez-vous parlé avec Pauline Burlet, qui joue votre fille Elodie, de ces enjeux, est-ce que vous avez autant essayé de comprendre son personnage à elle ?

Je me suis vraiment focalisée sur le personnage de la mère, qui par ailleurs ne comprend pas sa fille, mais bien sûr j’en ai discuté avec Pauline. Et je me souviens de ce que c’est qu’être adolescent, le lot d’angoisses que ça comprend. On a envie de changer le monde, on est heurté par les inégalités, choqué par la violence, par l’injustice. C’est un âge où on a envie de se battre, on cherche des idéologies ou des causes à défendre, quelque chose en quoi croire qui va transcender le monde très dur dans lequel on vit. Ce n’est pas évident pour les parents de se positionner. Un ado, ça peut devenir plus pudique, se recroqueviller, vouloir exister par lui-même. C’est difficile de voir qu’un ado tombe dans la radicalisation, on peut facilement prendre ça pour une crise d’ado ordinaire. Je ne pense pas qu’on éduque des enfants, on les accompagne. Ce qu’on peut faire c’est leur parler de nos valeurs, réfléchir avec eux, les avertir des dangers…

Hassen Brahimi et Roger Arpajou

Vous regrettez que le film ne sorte pas en salle ?

Bien sûr, mais comme Arte Télévision a produit le film, on est obligé de le diffuser à la télévision. Il a été présenté à la Berlinale où il a été très bien reçu. Et il sort en salles en Belgique bientôt, et dans d’autres pays, en festivals… La diffusion télé peut permettre de toucher un public plus large, mais c’est vrai que c’est important de voir aussi les films sur grand écran.

La photo est très douce, contrairement à certains films de Bouchareb comme Indigènes ou Hors la loi. Vous avez découvert ça quand vous avez vu le film ou vous en aviez discuté avec Rachid Bouchareb ?

Je l’ai découvert en visionnant le film pour la première fois. J’avais vu les paysages, la maison en Belgique avec le lac. C’est très intéressant d’avoir choisi que la mère ne soit pas musulmane, ça montre que ça touche tout le monde. Elle est infirmière, avec un métier somme toute humanitaire. Milieu confortable, avec des valeurs, la nature, un environnement très sain. L’école a l’air chouette, elle a des amis, elle fait du sport. Valeurs qui ancrent un ado dans la vie. Il y a aussi beaucoup d’enfants de ces milieux-là qui partent faire le djihad et ça démontre que la jeunesse se pose des questions existentielles et peut être très fragilisée dans tous les milieux sociaux, et que les discours des rabatteurs frappent un ado de n’importe quel milieu.

Où s’est déroulé le tournage et particulièrement les scènes en Turquie et à la frontière syrienne  ? 

On a tourné à Istanbul et en Algérie, à Tlemcen. On a tourné un mois en Belgique, un mois en Algérie, et deux jours à Istanbul.

Hassen Brahimi et Roger Arpajou

Vous avez vu Les Cowboys, qui traite d’un sujet assez similaire ?

Non, je ne l’ai pas encore vu, mais j’en ai très envie ! Je n’étais pas là quand il est sorti en salles, j’attends le DVD. On m’en a dit beaucoup de bien, mais c’est assez différent je crois. Ca s’échelonne sur plusieurs années, avec plusieurs personnages. Ici, la volonté de Rachid, c’était vraiment de vivre avec les questions de la mère. Tout est de son point de vue. L’idée, c’était de donner un visage à ces mères. J’entends des amalgames qui font très peur, d’autant plus après les attentats. C’est important de mettre un visage sur ces familles qui sont des victimes : elles doivent subir l’angoisse, parfois la perte de leur enfant ou la peur qu’on les appelle pour leur dire que leur enfant est mort en martyr. Elles souffrent d’une solitude incroyable, certaines mères perdent leur travail, sont stigmatisées dans la société. Ca anéantit vraiment des familles.

Le film était en préparation depuis quatre ans. On en parle depuis peu mais c’est quelque chose qui arrive depuis des années.

Ca fait plusieurs années que les mamans essaient d’alerter les médias, la justice, la police, sans réponse. Des années que les gens qui travaillent dans les quartiers fragilisés, plus perméables à la présence des rabatteurs – parfois très jeunes, présents dans les rues, dans les écoles –, se rendent compte de ce problème de radicalisation des jeunes.

Pensez-vous que le film puisse avoir une résonance pédagogique ?

Je suis de ceux qui pensent que la culture et l’enseignement peuvent faire évoluer les choses. Je trouve ça dramatique qu’on retire l’argent à la culture alors qu’on vit une période de crise morale en Europe et que ce sont les meilleurs moyens d’agir. Ce film est important parce que si un jeune voit un film, lit un livre, qui évoque ce sujet, il sera peut-être moins perméable au discours djihadiste. Il faut dire aux parents qu’ils ne doivent jamais couper le lien avec leur adolescent. Et surtout, montrer que ces familles sont des victimes, car c’est encore loin d’être une évidence. Il y a une volonté pédagogique sur le film, il est question de le faire passer dans les écoles en Belgique, de créer le débat. C’est aussi pour ça que Rachid Bouchareb l’a fait, il m’en avait parlé dès le début. Saliha Bel Ali, la mère que j’évoquais un peu plus tôt, a fait un documentaire produit par les frères Dardenne, La Chambre vide, qui va aussi passer dans les écoles, ce serait super de les montrer ensemble. Il y a plein de choses à faire encore avec ces familles implantées dans les quartiers. Et je n’y connais pas grand-chose en politique, mais il faudrait que les politiques pensent à long terme, parce qu’on n’en est plus au stade de se demander qui va gagner la prochaine élection. On s’en fout. L’important, c’est de s’interroger sur ce qui va se passer dans dix, quinze ans, pour vraiment changer les choses, parvenir à nouveau à vivre ensemble. Mais c’est aujourd’hui qu’il faut commencer.

Propos recueillis par Léa Bodin

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