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    Vivre ensemble - rencontre avec Anna Karina : "J'avais pris un autre nom pour que les gens pensent que j'étais un mec !"

    Ce mercredi, ressort en salle le très beau "Vivre ensemble" d'Anna Karina, tourné en 1973. A l'occasion du festival Lumière, nous avions rencontré cette actrice inoubliable, muse de Jean-Luc Godard, légende du cinéma à la passion rayonnante.

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    AlloCiné : Quel est votre tout premier souvenir de cinéma ?

    Anna Karina : Bambi, de Walt Disney. J'étais avec mon grand-père au cinéma à Copenhague, le Windsor, je crois que j'avais cinq ou six ans. C'est un cinéma qui n'existe plus, hélas, mais où j'ai vu plein de films après. J'ai cru que Bambi était vraiment là, sur l'écran, qu'il était vivant. On était au premier rang et je n'arrêtais pas d'essayer de foncer sur lui : "Bambi ! Bambi !" et mon grand-père me retenait. C'est mon tout premier film. 

    Quand vous arrivez en France, vous ne vous appelez pas encore Anna Karina...

    Non, je m'appelle Hanne Karin Bayer !

    Et c'est Coco Chanel qui vous suggère de prendre ce nom...

    Oui, c'est complètement par hasard ! J'ai su seulement après que c'était Coco Chanel. Elle était très amie avec Hélène Lazareff, qui était directrice du journal Elle à l'époque. J'étais là car Catherine Harlé avait fait des photos de moi, je l'avais rencontrée au Café de Flore et elle ne pouvait pas me payer tout de suite, mais elle m'avait donné des adresses. Donc je vais à la rédaction du magazine Elle, avec mes photos de mode, et il y avait cette dame avec un grand chapeau, un cigare à la bouche, qui me regarde. Au bout d'un moment elle me demande en anglais - car je ne parlais pas encore français : "What's your name little girl ?" Je lui donne mon nom et elle me dit : "Ah. J'ai entendu dire que tu veux être comédienne." C'était la maquilleuse qui lui avait raconté. Je réponds : "Oui..." Elle poursuit : "Donc tu ne vas pas t'appeler Hanne Karin Bayer. Tu vas t'appeler Anna Karina." Elle est partie et j'ai demandé à la maquilleuse qui était cette dame extraordinaire et elle m'a dit : "Mais c'est Coco Chanel !" J'ai eu la chance incroyable de faire la couverture du magazine, mais ils avaient orthographié Carina avec un C, c'est moi qui ai corrigé ça. J'ai posé pour plein de photographes, et puis j'ai fait la pub pour Monsavon. 

    En 1959, vous refusez un petit rôle dans À bout de souffle de Jean-Luc Godard. Vous regrettez ? 

    Non, pas du tout. Je ne voulais pas me déshabiller ! Il m'a dit : "Je vous ai vue nue dans les films de savon." J'ai répondu : "Mais non, vous avez cru car vous ne voyez que mes épaules, mais j'ai un maillot de bain !" Il voulait que je joue nue, j'ai rétorqué : "Je ne me déshabille pas !"

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    Ensuite, il y a Le Petit soldat, et c'est vous qu'il a en tête pour jouer dans le film...

    Je ne sais pas, car il n'écrivait pas les scénarios, Jean-Luc, mais À bout de souffle n'est pas encore sorti que je reçois un télégramme : "Cette fois-ci, mademoiselle, c'est peut-être pour le rôle principal." J'ai montré ça aux copains, j'ai pensé à une blague. Ils me disent : "Mais non, c'est signé Jean-Luc Godard. Il vient de faire un film extraordinaire, À bout de souffle, avec Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg. Un monsieur avec des lunettes noires." Il n'y avait que lui, à l'époque, qui portait ces lunettes noires, avec les aveugles peut-être. J'ai dit : "Oui, oui, c'est lui !" Alors, j'y vais, je rencontre Georges de Beauregard, son producteur, qui me regard de haut en bas, qui fait le tour : "Bon, ça va être possible. Venez demain signer votre contrat."

    "Il faut se déshabiller ?" C'est la première question que j'ai posée à Jean-Luc ! Il m'a dit : "Pas du tout, c'est pour un film politique." J'étais très étonnée : "Mais je ne pourrai jamais faire un discours politique, je ne parle pas assez bien le français !", ce à quoi il a répondu : "Il n'y a qu'à faire ce que je vous dis de faire." Je ne pouvais pas signer le contrat, j'étais encore mineure car il fallait avoir 21 ans à l'époque pour la majorité. Ma mère habitait à Copenhague, il a pris un téléphone et m'a demandé de l'appeler pour lui demander de venir : "Maman, il faut que tu viennes demain signer un contrat, je vais jouer le premier rôle féminin dans un film politique de Jean-Luc Godard." Elle ne connaissait évidemment pas Jean-Luc Godard : "Un film politique ? me dit-elle. Mais tu es folle !" Elle a raccroché, on l'a rappelée et elle a fini par comprendre que c'était sérieux et elle est venue signer le contrat. J'ai fait le film, on n'avait pas les dialogues, on les avait au dernier moment, comme toujours. On est tombés amoureux pendant le film. Le tournage a été long, il a pris son temps, peut-être pour se rapprocher de moi, je ne sais pas...

    Il m'a tendu un bout de papier où il était écrit : "Je vous aime. Rendez-vous au Café de la Paix à Genève, à minuit."

    Un jeu de séduction s'est installé immédiatement entre vous ?

    Moi, je ne peux pas aller vers l'autre, il faut qu'on vienne vers moi. Un soir, toute l'équipe était invitée à dîner à Lausanne. Jean-Luc était assis en face de moi, mon copain était assis à côté, au bout de la table. Tout à coup, je sens un truc, comme si quelqu'un voulait me donner quelque chose sous la table. Ça ne pouvait être que lui. C'était un bout de papier. Je prends le bout de papier et je m'isole pour le lire. C'était écrit : "Je vous aime. Rendez-vous au Café de la Paix à Genève, à minuit."

    Comme dans les films ?

    Exactement !

    Et vous y êtes allée ?

    Mon copain m'a dit : "Tu ne vas quand même pas y aller !" Mais je ne pouvais pas faire autrement, c'était plus fort que moi. Alors j'y vais. J'arrive au café vers minuit. Je vois quelqu'un qui se cache derrière un journal, je le reconnais tout de suite. Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé avant qu'il baisse le journal. Il m'a dit : "Ah, vous voilà. Bon, on y va." Et puis on est partis ensemble. Le lendemain matin, à l'hôtel, il avait disparu. J'ai attendu, attendu. Il est arrivé vers onze heures, avec un gros paquet, qui était pour moi. J'ouvre le paquet : il y avait une magnifique robe blanche, brodée de fleurs, qu'il avait achetée et qui m'allait parfaitement, que je porte dans le film d'ailleurs. C'était touchant, ça faisait un peu robe de princesse. C'était romantique. 

    Après Le Petit soldat, vous faites plusieurs films ensemble. 

    Après Le Petit soldat, il ne voulait pas spécialement tourner avec moi. C'était compliqué, car le film avait été interdit par Malraux. On recevait même des lettres de menace de mort et on a dû déménager plusieurs fois, donc personne ne l'avait vu, sauf en projection privée. Michel Deville préparait son premier film dans Ce soir ou jamais, qui était prévu avec Marie-José Nat et Sami Frey. Il me propose un petit rôle, que j'accepte volontiers, après m'être assurée que je ne devais pas me déshabiller. Il m'appelle, trois ou quatre semaines plus tard pour me dire qu'on va tourner en studio, à Boulogne-Billancourt, et il nous donne rendez-vous à Jean-Luc et à moi - car il fallait que je sois accompagnée d'un mec, enfin quelqu'un de plus âgé et Jean-Luc avait dix ans de plus que moi. Il me dit que Marie-Josée ne peut plus faire le film, Sami non plus et qu'il faut qu'il change de casting et il me propose le rôle principal. J'étais folle de joie ! Une comédie, gaie, avec Guy Bedos, Georges Descrières de la Comédie-Française, et j'avais un rôle magnifique. Et Jean-Luc qui disait : "Mais tu ne vas pas faire cette connerie, quand même ! Les dialogues, c'est pas terrible, comment est-ce que tu vas jouer ça ?" Je lui réponds : "Mais si, c'est gai, je vais danser, tu verras !"

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    Et voilà, le film est terminé, Jean-Luc le voit en projection privée et il le trouve formidable, il adore ! Comme quoi... Et il me dit : "Je vais faire Une Femme est une femme, est-ce que tu veux le faire avec moi, ?" Là, c'était génial, j'avais peur le premier jour. Jean-Paul Belmondo, Brialy, je voyais très bien qui c'était et j'étais un peu émotionnée, mais ça n'a pas duré longtemps car il étaient tellement adorables... On termine une femme est une femme, le film est à Berlin, je reçois l'Ours de la meilleure actrice et Jean-Luc le prix spécial du jury. Il n'a pas voulu venir avec moi chercher le prix ! Je suis partie toute seule et je suis revenue avec mes deux Ours sous le bras. 

    Il y a un rôle qui est très important dans votre carrière et qui est certainement l'un de vos plus grands rôles, c'est celui de Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot, de Jacques Rivette...

    Bien sûr, La Religieuse, que j'ai d'abord joué au théâtre. 

    Jean-Luc Godard a joué un rôle décisif dans ce projet ?

    Oui, c'est lui qui a produit la pièce, mais je l'ai su très tard. Il ne me l'a jamais dit. Au théâtre, ça a été un succès, alors qu'au cinéma, ça a été interdit, encore par Malraux. Tous les évêques trouvaient cela scandaleux, ils criaient au blasphème, alors que non ! Suzanne Simonin, mon personnage, elle ne détestait pas la religion. Elle ne voulait pas être religieuse, ce n'est pas pareil !

    Ciné Classic

    Pourtant, le film est magnifique... 

    Oh oui, il est très beau. Il a été interdit pendant deux ans ! Après, quand il est enfin sorti, les gens venaient d'Espagne pour le voir à Paris, car il était toujours interdit en Espagne. 

    Vous avez tourné avec énormément de grands réalisateurs de l'époque, Luchino Visconti, George Cukor, Volker Schlöndorff... Puis, en 1973, vous décidez de réaliser votre film, Vivre ensemble

    Oui, j'ai 32 ans à l'époque et je veux faire mon petit film avec mes petits sous.

    Est-ce que ça a été compliqué ? Vous avez pris un psudonyme au départ ?

    Oui, j'avais pris un autre nom pour que les gens pensent que j'étais un mec, pour ne pas entendre leur litanie habituelle. Ils sont un peu moins comme ça maintenant, mais à l'époque c'était : "Une femme, une comédienne, faire un film !" Il y avait Agnès Varda, mais elle n'était pas comédienne. J'avais tout préparé, pendant un an et demi. J'avais un scénario, j'étais allée à New York pour les repérages, car je savais que je n'aurais que cinq jours pour tourner là-bas. En plus, on n'avait pas les autorisations pour tourner dans les rues. 

    C'est un bon souvenir ? Vous jouez aussi le rôle principal féminin dans le film, d'ailleurs. 

    Oh oui, un très bon souvenir ! Je me suis prise moi, parce qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même, et surtout parce que je ne me payais pas. Je suis la seule personne qui n'a pas touché un sou pour ce film. Et j'ai choisi Michel Lancelot, grâce à Viviane Blassel, qui joue la rousse. Je l'ai rencontré et j'ai senti qu'il pouvait le faire. Il y avait un scénario, pas comme avec Jean-Luc, et il a dit oui tout de suite. New York, parfois, c'est un peu improvisé, parce qu'on a volé les plans, mais c'était super d'avoir cette partie à New York. 

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    Après, vous attendez 2007 pour refaire un film en tant que réalisatrice, Victoria ?

    Là, c'était complètement par hasard. La productrice, qui est tunisienne et qui vit au Canada, était venue nous voir à Bilbao en Espagne avec Katerine, car on faisait une tournée ensemble. J'ai fait des chansons avec Katerine pendant pas mal d'années. Elle voulait qu'on fasse un film, au Canada, avec Philippe Katerine et les musicos, sur la musique, sur la tournée. Lui était d'accord, mais finalement il ne pouvait plus, donc j'ai dû prendre deux Canadiens pour jouer dans Victoria. Ce n'était pas pour eux que je l'avais écrit, mais bon, le film est pas mal. Vous ne voulez pas un peu de chips ?

    (On décline poliment) Je crois que vous êtes très attachée au cinéma d'Ingman Bergman, qu'est-ce qui vous touche dans ses films ?

    Oui, j'ai joué une pièce de lui d'ailleurs, Après la répétition. Quand j'étais très jeune, le premier film de Bergman que j'ai vu, c'est Monika, avec Harriet Andersson. J'avais adoré ce film, ce qui m'a touché, c'était la modernité, c'était très moderne ! C'était dans le petit cinéma dont je vous parlais tout à l'heure, le Windsor. Déjà, je l'adorais, et puis j'ai vu tous les autres : Sourires d'une nuit d'été, Fanny et Alexandre, enfin tous ! Et puis un jour, un metteur en scène belge, Louis-Do de Lencquesaing, m'a envoyé un texte à lire pour une pièce de théâtre, avec Bruno Cremer et Garance Clavel. Il me dit : "C'est pour toi." Et après j'ai appris que si je n'avais pas accepté de jouer Après la répétition, qui était un téléfilm et qui est devenu une pièce de théâtre, Bergman n'aurait pas donné les droits ! C'est quelque chose qui m'a beaucoup touchée. 

    La bande-annonce de Vivre ensemble, d'Anna Karina : 

     

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