J’ai mis du temps à comprendre ce que le film me faisait, mais l’impression est restée.
Mulholland Drive suit une jeune actrice pleine d’espoir arrivée à Los Angeles, qui croise une femme amnésique. Leur rencontre ouvre une errance où les identités glissent, où les visages changent, où rien ne se stabilise vraiment. Le film ne se construit pas comme une enquête à résoudre, mais comme le moment où la perception se déplace et où la réalité cesse d’être fiable.
Le projet apparaît à une époque où Hollywood privilégie des productions plus standardisées. Conçu d’abord comme un pilote de série refusé puis transformé en long-métrage, il porte les marques de cette bifurcation : un récit qui ne progresse pas par logique continue, mais par glissements et associations. À sa sortie, il reçoit une reconnaissance critique importante, notamment un prix de la mise en scène à Cannes. Le public est plus partagé, mais son statut évolue avec le temps, jusqu’à devenir une œuvre de référence.
Le film interroge l’écart entre l’image que l’on construit de soi et ce que l’on vit réellement. Il montre comment l’identité peut se fabriquer dans le regard des autres, dans l’envie d’être choisi, remarqué, reconnu. Lorsque la réalité contredit cette image, quelque chose se fissure. Mulholland Drive montre ce point de rupture non pas en l’expliquant, mais en le faisant sentir.
Il aborde aussi la manière dont le désir circule entre les personnages. Aimer quelqu’un peut devenir une manière de s'accrocher à une image de soi. Le désir glisse vers la dépendance, et l’autre devient confirmation de sa propre existence. En parallèle, Hollywood est montré comme un espace où l’on fabrique et remplace les identités. Le film observe ces dynamiques sans les commenter.
La mise en scène repose sur les transitions, les silences et les variations de rythme. La lumière, la musique de Badalamenti et la texture sonore installent un état plutôt qu’un récit linéaire. La cohérence se construit après, dans la mémoire, lorsque les éléments se réordonnent. Ce n’est pas un film qui se comprend en avançant, mais en revenant.
Pour ma part, j’ai été pris assez vite. L’atmosphère capte l’attention. Les personnages existent immédiatement, et Laura Harring impose une présence marquante. La fin m’a d’abord semblé opaque, puis elle s’est éclairée en repensant au film dans son ensemble. Il ne s’agit pas de trouver une solution, mais de saisir ce qui s’est déplacé.
Mulholland Drive donne envie d’y revenir. Certains détails apparaissent seulement après coup, et l’ensemble se recompose avec le temps. C’est un film qui ne se livre pas tout de suite, et c’est précisément ce qui le rend si fort.
Et peut-être que sa force vient de là : on a envie d’ouvrir la boîte une nouvelle fois.