"On m'a dit que vous aimez boire" : ce défi accepté par John Wayne a donné une des rencontres les plus surréalistes de sa carrière
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Nikita Khrouchtchev, alors leader de l'Union Soviétique, fit une visite historique aux Etats-Unis, en septembre 1959. A Los Angeles, où il ne resta que 20h montre en main, il demanda deux choses : visiter Disneyland, et rencontrer John Wayne...

Visage carré, mâchoire serrée, posture virile, il a incarné le héros sans peur et sans reproches de l'âge d'or Hollywood. John Wayne, surnommé The Duke, fut l'acteur icône et fétiche des cinéastes Howard Hawks et John Ford, presque toujours l'archétype du cow-boy téméraire investit par la volonté de faire triompher la loi.

"J'ai joué John Wayne dans tous mes films et ça m'a plutôt pas mal réussi" déclara l'acteur de Rio Bravo, notoirement connu pour être un farouche anti-communiste. il fut d'ailleurs élu à quatre reprises président de l'Alliance cinématographique pour la préservation des idéaux américains (la "Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals" en VO), de mars 1949 à juin 1953, et y a côtoyé Walt Disney.

Formée en 1944, cette Alliance avait pour but déclaré de défendre l'industrie cinématographique et le pays dans son ensemble contre ce que ses fondateurs considéraient être une infiltration fasciste et communiste.

Visiter Disneyland, et rencontrer John Wayne

La notoriété du Duke dépassait largement les frontières du pays de l'oncle Sam. Il était connu jusqu'en Union Soviétique. Lorsque le leader de l'URSS, Nikita Khrouchtchev, fit une tournée de six jours aux Etats-Unis en 1959, une première pour un chef de l'URSS, et en pleine Guerre Froide, il demanda deux choses : visiter Disneyland, et rencontrer John Wayne.

C'est ce que raconte un savoureux article publié dans le Los Angeles Times en 1999, qui relate le passage éclair de Nikita Khrouchtchev à Los Angeles, où il ne resta que 20h montre en main. Une visite sans tapis rouge déroulé par le maire de la ville, Norris Poulson, en service minimum, parce qu'il ne voulait pas être suspecté de sympathie communiste en recevant le leader suprême...

A sa grande fureur, on répondit à Khrouchtchev qu'il n'aurait hélas pas le temps d'aller voir Mickey. Pour le reste, il était sans doute possible de s'arranger... Peu de temps après son arrivée, le 19 septembre 1959, Khrouchtchev fut aussi agacé par un déjeuner organisé en sa faveur, réunissant 300 stars du cinéma, qui avait coûté la bagatelle de 45000 $, ainsi qu'une visite prévue le lendemain sur le tournage du film Cancan, organisée par le patron de la Fox, Spyros Skouras.

Pendant que Edward G. Robinson, cigare aux lèvres, se demandait si les serveurs de ce déjeuner était des membres du Secret Service déguisés, Khrouchtchev se dirigea vers John Wayne, invité aux agapes, lui prenant le bras pour l'emmener au bar.

"On m'a dit que vous aimez boire et tenez bien l'alcool" lâcha Khrouchtchev au Duke, par l'entremise d'un interprète. "C'est exact" lui répondit ce dernier. Et les deux de se lancer dans une comparaison sur les vertus de la vodka et de la tequila mexicaine, à grands renforts de shots réciproques...

"Trois mois plus tard, Wayne rugit de plaisir en ouvrant une caisse contenant plusieurs caisses de la meilleure vodka russe, accompagnée d'une note : "Duke, Joyeux Noël. Nikita". Wayne rendit la pareille en envoyant quelques caisses de tequila Sauza Conmemorativo avec cette note : "Nikita. Merci. Duke".

"Quand Staline est mort, j'ai annulé l'ordre"

Une rencontre surréaliste, lorsqu'on songe que le prédécesseur de Khrouchtchev, Joseph Staline, commandita le plus sérieusement du monde l'assassinat du Duke, quelques années auparavant. Considérant l'acteur comme une menace potentielle à la propagation de l'idéal communiste, le dictateur aurait demandé à la fin d'une projection de film à ce que l'acteur soit assassiné.

Des hommes de mains, en l'occurrence deux expatriés ukrainiens, furent dépêchés à Los Angeles et chargés d'éliminer le Duke dans sa loge au sein des studios Warner, mais échouèrent dans leur mission.

Il y aurait eu deux tentatives d'assassinat; la seconde devant avoir lieu lors du tournage du western Hondo, l'homme du désert, en 1953, au Mexique. Pour l'anecdote et rappel, c'est également au Mexique que fut assassiné en 1940, d'un coup de piolet à l'arrière du crâne, l'ancien leader de la Révolution russe d'octobre 1917, Léon Trotski, par un agent du NKVD envoyé par Staline...

L'auteur et historien britannique Michael Munn revient notamment sur cette affaire dans son ouvrage John Wayne : the Man Behind the Myth. C'est le FBI qui aurait empêché in extremis ces tentatives d'assassinat. Khrouchtchev, nouveau Secrétaire général du Parti Communiste et successeur de Staline, leva cet ordre d'assassinat en 1953, à la mort du Petit père des peuples comme le dictateur se faisait appeler.

Khrouchtchev admirait John Wayne, et l'acteur apprendra ces tentatives d'assassinat de la bouche même du maître du Kremlin lorsqu'ils se rencontrèrent : "C'était une décision de Staline prise durant ses cinq dernières années de folie. Quand Staline est mort, j'ai annulé l'ordre".

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