"Il était le meilleur de sa génération pour jouer ce rôle" : il y a 35 ans, Tom Cruise était extraordinaire dans ce chef-d'oeuvre d'Oliver Stone, mais il a été ignoré par les Oscars
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

En 1990, Tom Cruise opère sous la direction d'Oliver Stone un virage important dans sa carrière, avec son extraordinaire incarnation d'un vétéran de la guerre du Viêtnam dans "Né un 4 juillet". Son plus grand rôle ? C'est bien possible.

A la fin des années 80, Tom Cruise est l'American Boy le mieux payé d'Hollywood. Après s'être révélé au grand public dans Risky Business, Top Gun, en 1986, met sa carrière sur orbite. L'acteur aurait pu tranquillement continuer à surfer sur la vague de cet immense succès en capitalisant essentiellement sur des blockbusters dans la veine de celui de Tony Scott.

Au lieu de quoi Cruise prendra durant quelques années une trajectoire inverse : un acteur désireux de prendre des risques et élargir son jeu sous les auspices de solides réalisateurs, comme Martin Scorsese dans La Couleur de l'argent, ou Barry Levinson, avec Rain Man. En 1989, il poussera encore plus loin ce désir en acceptant de tourner devant la caméra d'Oliver Stone avec Né un 4 juillet; second volet -après Platoon- d'une trilogie en devenir consacrée à la guerre du Viêtnam.

“On ne peut pas retenir ses coups, je n'aime pas ça au cinéma” : sorti il y a 39 ans, ce poignant et terrible film est l'un des meilleurs d'Oliver Stone

La collaboration de Cruise avec Stone sur ce film est le point culminant de cette trajectoire. Et l'occasion pour l'acteur d'offrir une extraordinaire et géniale performance. Un pari gagnant pour lui : Cruise a obtenu sa première citation aux Oscars en tant que Meilleur acteur pour sa composition sous les traits de Ron Kovic, un vétéran de la guerre du Viêtnam cassé en deux aux champs d'honneur, et revenu au pays cloué dans un fauteuil roulant.

"J'étais désespéré, c'était comme être blessé à nouveau"

C'est à la fin des années 70 que Ron Kovic et Oliver Stone eurent leurs premiers échanges au sujet d'une adaptation de son livre Born on The Fourth of July. En 1978, après un an et demi de travail, le projet achoppe sur des problèmes financiers, finissant par être annulé moins d'une semaine avant le début des prises de vues.

"J'étais désespéré" dira Ron Kovic, dans une interview accordée en décembre 1989 à Bryant Gumbe, dans son émission Today Show sur la chaîne NBC. "C'était comme être blessé à nouveau, exactement comme au Viêtnam en 1968. Je n'oublierai jamais Oliver Stone venant me voir, quelques jours après que le film ait été annulé la première fois. Il m'a dit : "si je me fais une place, que j'ai la possibilité de réaliser, je reviendrai". Il m'a fait cette promesse. Après Platoon, il m'a appelé et m'a dit: "Ronnie, vient à New York, on va retenter le coup".

Au-delà d'être la douloureuse histoire de Ron Kovic, elle résonne évidemment et profondément dans la conscience de Stone; très marqué par sa propre expérience au Viêtnam. "Il y a eu une autre guerre après Platoon. En rentrant, j'ai eu de vrais problèmes, tout comme beaucoup de vétérans. j'ai fait de la prison. On s'est retrouvé dans un pays qui n'était pas hostile aux vétérans, mais indifférent à la guerre".

Universal Pictures

"J'ai pensé qu'il était le meilleur de sa génération pour jouer ce rôle"

Stone avait le nez creux en confiant le rôle principal de son film à Cruise. "J'ai pensé qu'il était le meilleur de sa génération pour jouer ce rôle. C'est le fiston idéal de tous les Américains" disait-il. "Le voyage qu'il a accomplit dans le film est plus puissant encore quand il est accompli par la star de Top Gun. Ce n'est pas seulement Ron qui traverse cette horrible épreuve, c'est Tom Cruise - notre perception de Tom Cruise".

L'acteur était si convaincu par le film qu'il a accepté sans problème de baisser son cachet qui s'est largement envolé depuis Top Gun. "Je sentais que c'était un scénario très fort et un personnage magnifique" racontera-t-il.

"Pour moi, la clé pour incarner Ron Kovic, c'est de ne jamais baisser les bras et rechercher la vérité. Le film ne parle pas d'un homme en fauteuil roulant. C'est le pays qui était devenu invalide. Il fallait dépasser le récit personnel de cet homme; il s'agit de son triomphe personnel".

Universal Pictures

L'engagement de Cruise sur le rôle sera admirable, sans faille. "Ma première rencontre avec lui m'a surpris" racontera Kovic. "Il est venu me voir chez moi avec Oliver. J'ai été surpris de voir à quel point il comprenait tout ce que j'avais enduré. Tom a été très clair avec moi : il a dit qu'il mettrait toutes ses tripes dans le film, et qu'il ne me décevrait pas".

Kovic se rendait régulièrement sur le plateau de tournage. Tom Cruise le rejoignait en fauteuil roulant. "Au début, c'était très intimidant de me regarder. Je me regardais durant un des moments les plus durs de ma vie, et en fait c'était Tom. Il se penchait, me regardait et disait : "comment je m'en sors ? Je le fais bien ? De quoi ai-je l'air ?" Je savais que Tom était issu de la classe ouvrière, qu'il avait grandi dans la foi catholique comme moi. Il me ressemblait beaucoup".

"Tout ce que je veux, c'est qu'on me traite comme un être humain !"

Et l'auteur - scénariste d'évoquer cette séquence terrible, la scène de l'hôpital des vétérans. "C'était le silence complet sur le plateau, tout le monde observait. Tout le monde se rendait compte qu'il se passait quelque chose de très spécial".

Dans cette scène qui vrille le coeur, Cruise, nageant dans sa crasse, sa matière fécale et son urine, hurle son droit à la dignité, au milieu d'une assistance indifférente ou presque à ses souffrances. Elle n'a surtout en réalité pas les moyens de soigner correctement, faute de budget. "Tout ce que je veux, c'est qu'on me traite comme un être humain !".. La puissance émotionnelle de cette scène est pas loin d'être dévastatrice.

Cruise était si investi dans son rôle qu'il ne le quittait jamais, ou presque. Il a même raconté une triste anecdote à ce sujet, vécue aux côté de Ron kovic.

"On est allé dans un magasin. Il y avait du caoutchouc et de la moquette par terre. J'allais de la moquette au caoutchouc, je tournais la chaise pour regarder des articles, et la vendeuse est venue me demander de quitter le magasin. j'ai d'abord été choqué, puis elle a dit que le caoutchouc de mon fauteuil usait le sol en caoutchouc". Cruise hurle sa colère, expliquant qu'il a le droit d'être là, dans son fauteuil. "Ron m'a dit : "écoute, elle était nerveuse. Elle ne sait pas quoi faire, c'est rien. Ne t'en fais pas".

C'est non sans ironie que l'on a appris en juin dernier que Tom Cruise recevrait en novembre prochain un Oscar d'honneur, qui sera le premier de sa carrière. Une précieuse statuette qu'il aurait pourtant plus que largement méritée pour son admirable composition dans le chef-d'oeuvre d'Oliver Stone.

Mais, sur ce film, la récompense la plus précieuse sans doute, la plus émouvante et intime aussi, viendra finalement de Ron Kovic lui-même. Peu après les 65 jours de tournage, il fera cadeau à Cruise de sa Bronze Star; une décoration ramenée de son expérience au Viêtnam.

"Il a donné ça à Tom pour son courage, pour avoir traversé cet enfer avec autant de foi que n'importe quel autre individu qui est effectivement passé par là". On n'aurait pas pu rendre plus bel hommage au talent et à l'abnégation de ce très grand acteur.

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