Le monde du journalisme et des reporters de guerre a très souvent été évoqué au cinéma. Et, par bonheur, dans de grands films parfois devenus des classiques : Reds de Warren Beatty; Les Hommes du président; La Déchirure de Roland Joffé qui relatait les exactions atroces de la dictature des Khmers rouges; Révélations de Michael Mann; Pentagon Papers de Steven Spielberg; Spotlight; Le Syndrôme chinois; le très efficace Under Fire de Roger Spottiswoode qui a pour cadre la guerre civile au Nicaragua à la fin des années 70...
Une liste non exhaustive qui serait lacunaire si l'on omettait une oeuvre très puissante signée par l'un des cinéastes les plus engagés, pour ne pas dire enragés, du cinéma américain : Salvador d'Oliver Stone. Ce troisième film du réalisateur, tourné juste avant son chef-d'oeuvre Platoon mais sorti la même année en 1986, compte parmi ses meilleurs.
A la différence d'un Civil War d'Alex Garland, qui part d'un postulat hypothétique glaçant et assez plausible au regard de la situation aux Etats-Unis, Salvador, lui, ancre son récit dans une dramatique actualité bien réelle de son époque.
"La hantise d'être capturé vivant"
Dans cette violente charge contre l’interventionnisme de Ronald Reagan en Amérique centrale et du Sud, ici le Salvador en proie à une terrible guerre civile qui fera plus de 75.000 morts, Stone dénonce le financement par les États-Unis des escadrons de la mort, responsables de certaines des pires exactions de l’Histoire du continent. Comme le rappelait le journaliste salvadorien Oscar Martinez Penate, dans son ouvrage Le soldat et la guérillera : Une histoire orale de la guerre civile au Salvador, publié en 2018.
"Chaque jour, au matin, sur les chemins, sur les décharges publiques, on trouve les corps aux yeux crevés, torturés, découpés vivants, décapités, soumis aux plus abominables tourments avant d’être achevés. Des instituteurs sont assassinés simplement parce qu'ils ont rejoint un syndicat. La barbarie est telle qu'un militant n'a plus peur de mourir mais vit dans la hantise d’être capturé vivant" écrivait-il.
A sa sortie, l'écho du film fut amplifié parce qu'il décrivait des événements qui étaient toujours en cours : débutée en 1979, la guerre civile au Salvador ne s'achèvera en effet qu'en 1992, avec les Accords de Paix de Chapultepec, signés à Mexico le 16 janvier de cette année.
Hemdale Film Corporation
Dans l'enfer de la guerre civile
Salvador, c'est l'histoire de Richard Boyle, photo reporter qui a couvert des guerres au Viêtnam, au Cambodge, au Moyen-Orient, en Irlande et en Amérique Centrale. En 1980, sa vie privée s’effondre : sa femme le quitte en prenant son enfant sous le bras.
Alcoolique et ruiné, il finit par se faire expulser de chez lui. Il décide de repartir au Salvador, où il a déjà réussi à gagner sa croûte en faisant quelques photos des combats en marge des médias établis. Mais arrivé dans le pays, il voit ses espoirs brisés par la folie du Salvador des années 80, en prise avec les escadrons de la mort. Dans un pays à feu et à sang, il y retrouve Maria, une femme qu'il a aimé jadis, et découvre les horreurs d'un conflit méconnu du reste du monde...
James Woods et Jim Belushi (épaulés par un solide John Savage) donnent le meilleur d'eux-mêmes devant la caméra d'un Oliver Stone toujours aussi énervé mais terriblement efficace, d'autant plus qu'il fut aidé sur le script par Richard Boyle lui même, crédité en tant que co-scénariste.
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"Malgré mon expérience au Viêtnam, j'avais oublié beaucoup de choses"
A l'occasion d'un cycle qui lui était consacré sur la chaîne TCM il y a sept ans, Oliver Stone était longuement revenu, dans une interview passionnante, sur l'expérience de ce film. "Dans mon film, j'ai glorifié la résistance contre le gouvernement salvadorien, et Richard Boyle, sans aucun doute. Richard était un ami, il m'a emmené là-bas, et ca a changé ma vie, jusqu'à un certain point. Malgré mon expérience au Viêtnam, j'avais oublié beaucoup de choses. [...] On avait le sentiment que l'Amérique allait repartir en guerre [...]. J'ai alors compris comment est née la guerre du Viêtnam. C'est pourquoi j'ai fait ce film si passionnément [...]
Richard avaient quelques mauvaises habitudes, c'était un gros buveur, il était irlandais, il aimait les femmes... Il était tout ce qu'un journaliste était censé ne pas être. je l'ai emmené avec moi et nous travaillions ensemble sur le script, lorsqu'il n'était pas ivre. [...] C'était un sacré bon journaliste, il partait dans les endroits les plus dangereux. Sans lui, le film ne serait pas ce qu'il est.
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"Salvador a été refusé par tous les distributeurs aux Etats-Unis"
C'est cru, parfois grossier, mais je suis fier de ce film. Il a une soif de vérité. Même si certains détails sont vraiment foirés. [...} On ne peut pas retenir ses coups, je n'aime pas ça au cinéma, quand un réalisateur hésite, ca ne marche jamais. J'essaie d'être franc. Certains disent que je le suis trop. Salvador a été refusé par tous les distributeurs aux Etats-Unis. Ils n'en avaient rien à faire des problèmes de l'Amérique latine ou centrale. Quand les Etats-Unis se comportent mal comme ils l'ont fait là-bas, c'est encore plus difficile de faire ce genre de films".
Salvador, du cinéma choc et coup de poing, engagé, au final porteur d'une charge émotive à fendre les pierres en deux, bercé par la sublime partition de Georges Delerue. Le film a fait en 2022 l'objet d'une belle édition en Blu-ray, avec d'intéressants suppléments autour du film. Et comme il n'est disponible sur aucune plateforme de streaming...