2 prix à Cannes : pourquoi ce film avec la star de Narcos est plus qu'un simple thriller historique
Maximilien Pierrette
Journaliste cinéma - Tombé dans le cinéma quand il était petit, et devenu accro aux séries, fait ses propres cascades et navigue entre époques et genres, de la SF à la comédie (musicale ou non) en passant par le fantastique et l’animation. Il décortique aussi l’actu geek et héroïque dans FanZone.

Lauréat des Prix de la Mise en Scène et d'Interprétation Masculine au dernier Festival de Cannes, "L'Agent secret" est l'un des meilleurs films de l'année car il va au-delà de son récit, comme l'expliquent Kleber Mendonça Filho et Wagner Moura.

Le 24 mai dernier, pendant la cérémonie de clôture du 78ème Festival de Cannes, le nom de L'Agent secret a résonné par deux fois : lorsque Wagner Moura a reçu le Prix d'Interprétation Masculine, puis quand son réalisateur Kleber Mendonça Filho a été sacré pour sa mise en scène, faisant de son nouveau long métrage l'un des grands gagnants de cette édition. Et l'un des meilleurs opus de l'année, ce qu'il vient de confirmer grâce à ses trois nominations aux Golden Globes (dont celle du Meilleur Film Dramatique).

L'Agent secret
L'Agent secret
Sortie : 17 décembre 2025 | 2h 40min
De Kleber Mendonça Filho
Avec Wagner Moura, Gabriel Leone, Maria Fernanda Cândido
Presse
4,6
Spectateurs
3,9
Séances (20)

À l'heure de faire les bilans, l'acteur brésilien révélé par Narcos et son compatriote réalisateur ont fait un détour par Paris pour évoquer ce thriller qui, au même titre que l'émouvant Je suis toujours là sorti en début d'année, nous plonge dans la période de la dictature militaire qui a marqué l'Histoire de leur pays entre 1964 et 1985. Le temps d'un long métrage très cinématographique, dans son style et ses références, et dans lequel le passé permet de faire écho au présent, comme le confirment Kleber Mendonça Filho et Wagner Moura, aussi engagés qu'ils sont passionnants.

AlloCiné : Y a-t-il eu un élément déclencheur dans votre envie de faire "L'Agent secret" ?

Kleber Mendonça Filho : Tous les projets sont motivés par quelque chose de personnel et de particulier, mais il est difficile, pour celui-ci, de mettre le doigt sur ce qui l'a lancé. Je pense qu'il est né de l'envie de faire un film avec Wagner, et de réaliser un thriller situé en 1977. Et d'y mettre ce que je pense. Je ne me considère pas comme une personnalité politique et je ne veux pas en faire. Mais je suis un artiste, un metteur en scène, qui se retrouve parfois avec un micro dans les mains.

Et les gens me posent des questions, auxquelles je réponds en étant assez honnête sur ce que je pense politiquement parlant. Par exemple, si on me demande si je pense que ce qui est arrivé à Dilma Rousseff [Présidente du Brésil entre 2011 et 2016, ndlr] en 2015 était une tentative de destitution, je réponds que non, qu'il s'agissait d'un coup d'état cynique. Et cela me met dans la même position qu'un agent secret, donc je pense que l'origine du film vient de là.

Donc vous pensez que vous n'auriez pas pu réaliser le film il y a quelques années, et notamment lorsque Jair Bolsonaro était Président ? Qu'il vous a fallu attendre encore de le ressentir encore plus personnellement ?

Kleber Mendonça Filho : Le régime de Bolsonaro n'a fait qu'empirer les choses, mais il m'a donné plus de matériel pour travailler autour de la logique de cette époque qui, très ironiquement, était celle des années 70. Parce qu'il voulait renouer avec le bon vieux temps et les jours dorés du régime militaire (rires) C'est l'une des pires idées que j'ai jamais vues, vouloir retrouver la logique d'il y a cinquante ans. Et j'ai aussi trouvé en Wagner quelqu'un avec qui je peux parler de tout cela, et c'est aussi de ça que vient le film. S'il me disait que Bolsonaro n'était pas si mauvais, je ne serais pas à côté de lui en train d'en parler (rires)

Wagner Moura : Je ne serais pas là non plus (rires)

Kleber Mendonça Filho : Des gens me demandent ce que je pense de lui et me disent de lui laisser une chance. Ça ne va pas non ? (rires) Trouvez-vous une vie !

"Ce qui est fascinant, c'est d'avoir pu créer ensemble un projet qui reposait sur notre perplexité commune face à ce qu'il se passait au Brésil avec Bolsonaro"

Wagner, comment est-ce que l'on trouve l'espace pour s'approprier un personnage qui a été écrit spécifiquement pour soi ?

Wagner Moura : C'était déjà extraordinaire que Kleber ait écrit quelque chose pour moi, car j'ai toujours été fan de son travail. Depuis notre première rencontre, il y a 20 ans à Cannes, et depuis que j'ai vu son premier film, je suis obsédé par son travail. Ce qui est fascinant, c'est d'avoir pu créer ensemble un projet qui reposait notamment sur notre perplexité commune face à ce qu'il se passait au Brésil avec Bolsonaro. Et en tant qu'acteur, tout commence avec le scénario et celui-ci était super.

Aujourd'hui, je peux voir un scénario de plusieurs manières : en tant que spectateur, en tant que cinéphile qui a des références d'autres choses vues auparavant, ou en tant qu'acteur, en me focalisant sur le personnage. Et peu importe de quelle manière on l'aborde, celui-ci est génial, bourré de références. Très brésilien. C'est à la fois très politique et en même temps très unique et psychédélique, dans sa manière de refléter la folie de l'époque, tout en restant terre-à-terre. Surtout - et c'est là que le point de vue de l'acteur entre en scène - en ce qui concerne les personnages, qui sont tous géniaux. Même ceux qui ne viennent que pour dire deux répliques.

Pour un acteur, c'est le pied ! Et puis je pensais à tes références cinématographiques, ces films américains des années 70 et ces films brésiliens. Mais il y a aussi une quinte de tropicalisme, avec le carnaval, le Brésil.

Kleber Mendonça Filho : Car c'est ce que nous sommes !

Wagner Moura : Voilà, et on retrouve ce tropicalisme ici. Mais le plus important c'est que j'étais content de pouvoir faire ce film. Parfois tu es content mais le résultat et mauvais, d'autre fois c'est l'inverse, mais ici c'était la combinaison parfaite. Et je n'avais rien fait en portugais, mais langue maternelle, depuis douze ans ! Le fait d'être revenu au Brésil pour faire ce film avec Kleber, au nord-est du pays qui est la partie dont je suis issu, et avec ce scénario incroyable, c'était la meilleure chose possible.

Ad Vitam

Les personnages que vous évoquez sont-ils basés sur des personnes ayant existé ?

Kleber Mendonça Filho : Chaque personnage de chaque film possède un niveau de vérité hérité de quelqu'un, mais ça n'est pas mathématique. Un personnage peut être inspiré de quatre personnes que j'ai connues, quand je peux avoir totalement inventé un autre. Celui de Wagner est peut-être le plus fictif, je n'ai pas le sentiment de l'avoir créé en pensant à quelqu'un que je connais.

Wagner Moura : Il y a beaucoup de toi-même dedans !

Kleber Mendonça Filho : Oui, beaucoup de moi-même, mais ce n'est pas moi. On peut retrouver chez lui la logique de quelque chose que je pourrais faire à un moment donné, mais il reste très fictif contrairement au personnage joué par Sonia Braga dans Aquarius, beaucoup plus clair car il s'agissait d'un mélange en ma mère, Sonia elle-même et moi-même. Celui de L'Agent secret est un peu plus incertain, peut-être parce qu'il vient avant tout du cinéma puis d'un peu de moi.

Wagner Moura : Pour moi, c'est toi. C'est moi. C'est des artistes, des intellectuels, des journalistes, des professeurs du Brésil des années 70 comme de l'époque de Bolsonaro. Sans oublier tes références cinématographiques.

"Il faut toujours être responsable quand on parle de personnes réelles ou d'un moment dans l'Histoire"

Kleber Mendonça Filho : Quand j'écrivais ce personnage, j'ai beaucoup pensé à une tragédie terrible : le doyen de l'université de Santa Carina s'est retrouvé face à l'accusation de corruption la plus folle et la plus ridicule prononcée par un juge d'extrême droite dans une province particulièrement rétrograde. Il s'est donné la mort face à ces accusations qui étaient énormes et qui ont grandement été mises en avant dans les journaux au moment du drame. Mais quatre ou cinq ans plus tard, quand il a été révélé que les accusations étaient exagérées, cela a été dit tout bas.

Wagner Moura : Cet aspect est très fort dans le film et, avec le temps qui passe, je réalise certaines choses, comme le fait qu'il parle d'infamie. Et on retrouve notamment cette idée à la fin.

Kleber Mendonça Filho : Oui, c'est comme si des médias parlaient de vous en mettant votre nom sur une ligne, puis le mot "corruption" sur la suivante : les gens en concluent alors que vous êtes impliqué dans une affaire de corruption. Et là c'est fini, votre nom est souillé. Dans le même ordre d'idée, il y aurait un livre ou un documentaire passionnant à faire sur la manière dont les médias brésiliens ont essayé, sans succès, de détruire l'image de Lula pendant trente ans. Jusqu'à la caricature, en disant "La mère de la belle-soeur de l'ex-garde du corps de Lula a volé un chocolat" : ça n'a rien à voir avec lui, mais ils trouvent le moyen de l'associer à quelque chose de négatif, qu'il s'agisse de corruption, d'assassinat, de massacres. Et c'est ce qu'on retrouve ici.

Au-delà de tous ces aspects personnels, ressent-on une responsabilité envers votre pays lorsque l'on évoque son passé ? Plus encore que quand vous jouez Pablo Escobar dans "Narcos" Wagner.

Wagner Moura : Je pense qu'il faut toujours être responsable quand on parle de personnes réelles ou d'un moment dans l'Histoire. Il faut faire preuve de responsabilité. Je l'ai notamment senti quand j'ai réalisé Marighella [en 2021 mais resté inédit en France, ndlr], un film sur un vrai combattant, leader de la résistance contre la dictature militaire. La plupart des personnages étaient réels, donc il fallait composer avec le passé de ces gens, trouver cet équilibre étrange.

J'ai aussi produit et joué dans un film sur Sergio Vieira de Mello [Sergio, en 2020, ndlr], un membre brésilien de l'ONU très important. Un diplomate. Un très bon Brésilien qui a été tué en Irak. Là encore il faut trouver un équilibre compliqué car tu dois être respectueux et dire la vérité, mais également tenir compte du fait que ce n'est pas un documentaire mais une œuvre de fiction. Et c'est plus difficile, dans ce cas, de s'attaquer à un biopic.

Mais ici, en ce qui concerne l'époque, je trouve que Kleber est très juste dans sa manière de filmer la ville et de retranscrire le sentiment de vivre au Brésil pendant la dictature. Je n'aime pas le mot "responsabilité", pour décrire ce que nous faisons, car cela pourrait nous rendre fous. Mais il faut en avoir, oui.

Kleber Mendonça Filho, Wagner Moura et Juliette Binoche Jeremy Melloul / Bestimage
Kleber Mendonça Filho, Wagner Moura et Juliette Binoche

Quel impact le film a-t-il eu au Brésil, grâce notamment à vos deux prix reçus à Cannes ?

Kleber Mendonça Filho : Il fonctionne très bien là-bas. La semaine prochaine [l'interview a été réalisée le 27 novembre, ndlr] il dépassera la barre du million de spectateurs, et il a donné lieu à une tempête de débats dans lesquels les gens s'emparent de plusieurs sujets, de la mémoire à l'amnésie. Il est tellement bien reçu qu'il se passe actuellement la même chose que pour tous mes films précédents : pendant sa troisième semaine d'exploitation, certaines personnes commencent à ne se focaliser que sur le négatif pour tenter de rendre l'ensemble problématique, en ne soulignant que les problèmes qu'il peut avoir, et je trouve ça fascinant.

Je ne suis pas un réalisateur qui poste des avis sur les réseaux sociaux (rires) Je ne fais que me poser devant et regarder les films. Mais je suis content quand j'apprends que L'Agent secret a eu des très bonnes critiques aux États-Unis, dans le New York Times ou le New Yorker, ou qu'il sera dans le Top 10 des Inrocks ou des Cahiers du Cinéma. Je suis très heureux, aussi, de toute la reconnaissance que Wagner a eue en tant qu'acteur. Nos prix à Cannes ont été très importants.

Wagner Moura : Ce qui est très important aussi, c'est qu'un film brésilien ait autant d'attention, juste après Je suis toujours là. Je suis sûr que vous avez aussi ces débats en France, où l'extrême droite dit que le gouvernement ne devrait pas financer la culture, et c'est également un gros sujet au Brésil, alors que nous martelons à quel point la culture est importante. Un pays ne peut se développer qu'avec un sens de la culture, lorsque vous pouvez vous voir à l'écran, au théâtre ou dans les livres.

Mais son importance n'est pas que symbolique, car la culture génère des emplois, des taxes... Jair Bolsonaro a vraiment réussi à présenter les artistes comme les ennemis du peuple, mais aujourd'hui, les Brésiliens sont vraiment en train de soutenir leurs artistes, comme on l'a déjà vu avec Je suis toujours là, et c'est incroyable.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 27 novembre 2025

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