"Ils l'ont renvoyé" : il y a 40 ans, Stanley Kubrick a refusé d'engager cet acteur pour jouer dans l'un des plus grands films de guerre de tous les temps
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Après avoir vu cet acteur dans "Délivrance", le chef-d'oeuvre du survival de John Boorman, Kubrick a finalement refusé de le rencontrer, alors qu'il avait envisagé de lui confier le rôle culte du sergent Hartman dans son futur "Full Metal Jacket".

Quatre hommes décident un week-end de descendre une rivière en canoë dans une région sauvage de Géorgie. Ce qui devait être une promenade agréable va en fait devenir le pire cauchemar de leur vie. Attaques, viol, meurtres, jamais un week-end ne leur aura paru aussi long…

A la lecture des lignes qui précèdent, vous avez très probablement reconnu l'histoire de Délivrance. Chef-d'oeuvre signé John Boorman, c'est l'un des très grands films américains de la décennie des années 70.

Survival tourné dans des conditions extrêmes (les acteurs effectueront eux-mêmes leurs cascades dans la descente des rapides), Délivrance est une oeuvre choc, d'une brutalité toujours aussi glaçante, qui n'a pas pris une seule ride, alors que le film affiche vaillamment ses 53 ans au compteur.

Brouillant les repères moraux des spectateurs, le film est aussi célèbre pour deux séquences. La première est évidemment la fameuse scène du "duel de banjos", tandis que Ronny Cox tente de suivre le rythme effréné d'un autochtone.

"Squeal like a pig !"

L'autre fameuse séquence est celle qui fait basculer le film dans l'horreur : la scène de viol du personnage incarné par Ned Beatty. Humilié, il est réduit à un animal par un redneck qui lui demande de "couiner comme un porc" ("squeal like a pig !" en VO), sous le regard impuissant de Jon Voight, attaché à un arbre par l'acolyte du violeur.

Alternant les très gros plans du violeur, incarné par Bill McKinney, et du violé, Boorman filme de la même manière bourreau et victime, jusqu'à leurs fronts respectifs perlés de sueur, et même leurs dentitions. Impeccable ou presque chez l'un, complètement pourrie chez l'autre...

Une scène longue de dix minutes, profondément perturbante, dans laquelle le son est aussi essentiel, qui fut d'autant plus compliquée à tourner pour Ned Beatty que Délivrance était son premier film. Il ne voulait d'ailleurs pas la tourner plusieurs fois; elle fut donc mise en boîte par Boorman en une seule prise.

Bill McKinney dans Warner Bros.
Bill McKinney dans "Délivrance".

Dans le commentaire audio qui accompagnait le film en DVD, Boorman expliquait que les Executives de Warner, pas franchement emballés à la perspective de cette scène, lui avait demandé de tourner celle-ci de deux façons différentes; une pour l'exploitation en salle du film, l'autre pour la télévision. Réticent à l'idée, Boorman et le reste de l'équipe eut alors l'idée de la réplique "Squeal like a pig", qui pouvait fonctionner sur les deux versions.

Toujours selon le cinéaste, un membre de l'équipe technique du nom de Ross Berg suggéra que Beatty pouvait simplement "couiner comme un porc". Boorman trouva l'idée parfaite, et demanda à Bill McKinney qu'il lâche cette réplique à Ned Beatty au moment où il s'apprête à le violer.

"Ce type doit être quelqu'un d'horrible !"

Les spectateurs furent logiquement horrifiés par cette scène. Et, parmi eux, un certain Stanley Kubrick. Dans un entretien accordé au magazine Maxim en 2012, l'acteur Ronnie Cox racontait que Kubrick cherchait celui qui pourrait incarner le futur sergent instructeur sadique Hartman dans Full Metal Jacket. Après avoir vu Délivrance plusieurs fois, il pensait que Bill McKinney, le redneck violeur dans la scène, pourrait être la personne idéale.

"Bill s'est rendu chez Kubrick en Europe, et dès son arrivée, on lui a annoncé que Stanley Kubrick ne souhaitait pas le rencontrer et qu'il devait rentrer chez lui" raconte Ronnie Cox. "Et ils l'ont renvoyé. Je pense que c'est parce que Kubrick avait trop peur de rencontrer Bill McKinney".

John Boorman lui-même a confirmé cette histoire au journal The Independent en 2009, expliquant que Kubrick lui avait même lâché ce commentaire : "c'est la scène la plus terrifiante jamais filmée et ce type doit être quelqu'un d'horrible".

Toujours est-il que Bill McKinney semblait ravi de sa notoriété grâce au film et cette séquence, même s'il a tourné dans de nombreux autres oeuvres, et pas des moindres (Josey Wales hors-la-loi, Le Canardeur de Michael Cimino, Rambo...). Jusqu'à son décès en 2011, il utilisera même le nom de domaine du site www.squeallikeapig.com, désactivé depuis, comme son site personnel. Ca ne s'invente pas.

AlloCiné, c’est tous les jours plus de 40 articles traitant de l’actualité du cinéma et des séries, des interviews, des recommandations streaming, des anecdotes insolites et cinéphiles sur vos films et vos séries préférés. Vous abonner à AlloCiné sur Google Discover, c’est l’assurance d’explorer au quotidien les richesses d’un site conçu par des passionnés pour des passionnés.

FBwhatsapp facebook Tweet
Sur le même sujet