C’est quoi "la Méthode", cette technique de jeu très particulière qui a fait la gloire d'acteurs comme Marlon Brando et Robert De Niro ?
Corentin Palanchini
Du noir & blanc au Technicolor, du format 1:33 au 2:35, il a été initié au cinéma par Robert Mitchum, Bette Davis, Elizabeth Taylor, Henry Fonda, James Stewart, Katharine Hepburn... il se délecte de ces visages inoubliables, qu’il retrouve toujours avec bonheur.

Retour sur "la Méthode", une façon de jouer très populaire parmi les acteurs américains et que l'on limite souvent- à tort - à l'Actors Studio.

Lorsque les comédiens s'investissent à fond dans leurs personnages, comme Heath Ledger en Joker, Christian Bale dans tous ses rôles, mais aussi Robert De Niro, James Dean ou Marlon Brando, on parle souvent de "Method acting" ou de "la Méthode" pour qualifier leur façon de travailler.

Mais de quelle méthode parle-t-on ? Car cette façon de jouer a été enseignée de manière bien différente au cours des décennies, et "la Méthode" est en fait trop flou. Actors Studio, Method Acting, tout est mélangé, et voici une tentative d'y remettre un peu d'ordre.

C'est quoi au départ "la Méthode" ?

D.R.

Tout est parti d'une façon de jouer inventée par le comédien et metteur en scène russe Constantin Stanislavski. Au cours des années 1930, il publie La formation de l'acteur, La construction du personnage et Cahiers de régie, trois ouvrages qui permettent de comprendre sa méthode de travail.

Pour lui, pour interpréter au mieux un personnage, il faut que l'acteur éprouve des sentiments analogues à celui qu'il incarne et ce, à chaque représentation s'il s'agit d'un personnage joué sur scène soir après soir.

Il explique également qu'il faut combler les manques de l'histoire d'un personnage (lui créer un passé d'avant la pièce par exemple) afin de mieux le connaître et ainsi, d'en déduire sa manière de se mouvoir, de parler, de s'habiller et de se comporter.

En fait, il y a deux Méthodes (au moins)

D.R.

Lors d'une tournée américaine du Moscow Art Theatre, qui suivait déjà les préceptes de Stanislavski, Richard Boleslavski (metteur en scène) et Maria Ouspenskaya (comédienne et enseignante) partagent leur travail et influencent les acteurs Lee Strasberg ou Stella Adler.

Ces derniers fondent leurs propres écoles et appliquent chacun leur version de la Méthode, formant deux grands courants qui vont irriguer le cinéma américain durant des décennies :

  • Lee Strasberg rejoint en 1951 l'école d'acteurs "Actors Studio" créée dès 1947 par Elia Kazan, Cheryl Crawford et Robert Lewis entre autres. Il y enseigne la méthode originelle de Stanislavski, qui repose sur l'improvisation et sur le passé de l'acteur. Le comédien doit puiser des émotions fortes dans son vécu et les revivre si le personnage traverse quelque chose de similaire, en se demandant notamment : "qu’est-ce qui me motiverait pour vivre ce que vit ce personnage ?". De nombreux comédiens sont passés par ses cours, d'Al Pacino à Sean Penn en passant par Marlon Brando.
  • Stella Adler fonde en 1949 le "Stella Adler Studio of Acting", et base son enseignement sur les écrits de la fin de carrière de Stanislavski, qui atténuent l'improvisation et la mémoire affective au profit d'un focus sur l'état psychologique du personnage dans les circonstances des scènes qui lui sont données. Autrement dit, aborder une scène en imaginant ce que vit le personnage à ce moment précis, et non en se basant sur son propre passé pour vivre réellement sa situation.

Ces deux écoles s'opposeront pour toujours.

Brando avait choisi son camp

Marlon Brando, qui passera par l'Actors Studio sous la direction de Lee Strasberg et suivra ensuite les cours de Stella Adler qui le prendra sous son aile, déclarera à James Grissom :

Marlon Brando United Artists
Marlon Brando

"Lee Strasberg m'impressionnait, mais il ne m'a pas construit ou fait évoluer en tant qu'acteur (...). Stella [Adler] seule peut assumer la responsabilité ou la culpabilité pour le bon travail que j'ai pu faire. Ceci étant dit, Lee (...) a permis à un grand nombre d'acteurs de prendre confiance en eux et de se sentir à l'aise pour évoluer en tant qu'artistes."

Au fil des années, la méthode Strasberg, avec son recours aux moments difficiles vécus par l'acteur sera parfois jugée, des décennies plus tard, comme pouvant conduire à une forme d'abus (pertes ou prises de poids extrêmes, surgissements de traumas, isolement), pousser les acteurs à aller trop loin, comme rester dans leurs personnages en dehors des prises et mal se conduire sur le plateau.

Un exemple de remise en question

Récemment, l'acteur Brian Cox s'est plaint du comportement de Jeremy Strong, son collègue de la série Succession, qui jouait façon "Method Acting" en restant dans son personnage jour et nuit, ce qui avait le don d'agacer Cox :

Jeremy Strong (à gauche) et Brian Cox (à droite) HBO
Jeremy Strong (à gauche) et Brian Cox (à droite)

"[Strong] est vraiment obsédé par son travail, et je m'inquiète de ce que cela lui fait. Parce que si vous ne pouvez pas vous détacher de votre travail parce que vous êtes confronté à tout cela tous les jours, vous ne pouvez pas vivre avec. À la longue, vous finissez par vous épuiser."

Praticien de la Méthode, l'acteur Daniel Day-Lewis, à qui l'on partageait les propos de Cox, s'est plaint que cette façon de jouer était mal perçue par le grand public :

"Ils sont bloqués sur le fait [que j'ai] vécu six mois* dans une cellule de prison", en référence à sa préparation intense pour le film Au nom du père, "mais ce sont les détails les moins importants. Dans tous les arts du spectacle, les gens trouvent leurs méthodes comme moyen d'atteindre un but. C'est dans le but de se libérer, afin de se présenter à ses collègues comme un être humain vivant et respirant avec lequel ils peuvent interagir. C'est très simple. (...) [Or,] c'est invariablement associé à une certaine folie".

Preuve que les débats sur le méthode acting ne font peut-être que commencer...

* En plusieurs séjours, ndlr

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