De quoi ça parle ?
Afin d’obtenir un document d’état civil pour ses études supérieures, Marina, adoptée depuis l’enfance, doit renouer avec une partie de sa véritable famille.
Guidée par le journal intime de sa mère qui ne l’a jamais quittée, elle se rend sur la côte atlantique et rencontre tout un pan de sa famille paternelle qu’elle ne connait pas. L’arrivée de Marina va faire ressurgir le passé. En ravivant le souvenir de ses parents, elle va découvrir les secrets de cette famille, les non-dits et les hontes…
Après avoir remporté un Ours d'or en 2022 pour Nos soleils, la réalisatrice Carla Simon était en lice il y a un peu moins d'un an pour la Palme d'or avec son 3ème long métrage, Romeria. A l'occasion du Festival de Cannes, nous nous sommes entretenus avec la réalisatrice.
AlloCiné : Romeria est une histoire très personnelle et familiale. Aviez-vous le sentiment que c'était le bon moment pour vous de vous atteler à cette histoire complexe pour ce qui est votre troisième long métrage ?
Carla Simon : D'avoir eu à attendre fait que j'ai pris plus de risques artistiques. Je me suis détachée de ce naturalisme qui me caractérisait dans mes deux premiers films, et de cette prétendue fidélité à la réalité.
J'ai essayé d'explorer davantage cet inconnu, ces images qu'il s'agissait d'imaginer, de créer, me permettre cette recherche-là, en prenant des risques, en allant vers des territoires dont je n'étais pas sûre qu'ils fonctionnerait. C'est le fait d'avoir cette expérience qui m'a permis d'oser.
En quoi diriez-vous que ce film se démarque de vos précédents films ?
Il y a vraiment beaucoup d'éléments de fiction. C'est une famille qui appartient à une autre classe sociale que ma famille adoptive. La façon dont on les voit, les interactions, les relations familiales sont différentes
Le regard qui est posé sur cette protagoniste est différent. Ce personnage principal, est vraiment une étrangère, une outsider, donc il y a plus de distance aussi dans l'observation de cette famille. Elle n'est pas au coeur de la famille, mais les regarde avec un certain recul.
Au niveau du langage cinématographique qui est en jeu ici, il s'agit de tout un travail de représentation de la mémoire que l'on n'a pas. Donc quand il y a des failles, des parties manquantes de la mémoire, comment les mettre en image, comment les voir ? Grâce à la puissance de l'imaginaire et grâce à la puissance du cinéma. Il s'agit d'aborder un langage plus poétique et de prendre des risques artistiques dans l'exploration de ce nouveau point du langage cinématographique.
L'autre chose que vous montrez beaucoup dans ce film, ce sont les secrets. C'est quelque chose qui n'est pas forcément évident à mettre en scène, et vous les mettez en scène de plusieurs façons.
La difficulté est comment reconstituer une mémoire à partir de ces éclats de récits, comment se reconstruire un récit qui lui soit propre, mais pour moi c'était très important aussi de ne pas être dans le jugement de cette famille, d'avoir quand même une certaine empathie et de comprendre que ce n'est pas une intention de dissimulation, mais que c'est plutôt une douleur et une façon de vivre avec cette douleur-là. Mais malgré tout le personnage de la fille qui arrive comme un fantôme, qui réveille ce passé-là, a besoin de reconstituer une mémoire pour reconstruire sa propre identité.
Votre film s'inscrit dans ce qu'on appelle la Movida. Pour certains, cela doit évoquer le cinéma de Pedro Almodovar. Mais c'est autre chose. Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est la Movida ?
La Movida, c'est la sortie d'années et d'années de répression d'un régime autoritaire, conservateur, catholique, incarné par la personne de Franco. A la mort de Franco en 1975, il y a eu cette explosion, cette libération, et donc, pour les enfants qui avaient grandi sous le joug du franquisme, ça a été cette découverte de la liberté, et ce qui va avec la liberté...
C'est très souvent le fait d'essayer tout ce qui vous est offert, et ce qui a été offert, ce sont beaucoup de drogues, avec une naïveté totale, une méconnaissance totale des effets de ces drogues, et donc ça a causé une vague terrible, ce qu'on appelait la crise de l'héroïne et le sida, qui était liée aussi à l'usage de ces drogues. Il y a aussi cette polémique sur le rôle des dirigeants. Pourquoi est-ce que le gouvernement n'a rien fait pour empêcher l'entrée de toutes ces drogues et l'accès des drogues à la jeunesse ? Certains disent que c'est parce que, finalement, ça les a rangé, puisque la jeunesse, tant qu'elle était jusqu'au cou dans la drogue, elle ne se mêlait pas de politique, et donc on a un peu laissé faire ça.
Les effets ont été désastreux pour cette jeunesse-là. L'Espagne est le pays qui a eu le plus de morts liées au sida dans cette époque en Europe, et tout cela, c'est un peu la face obscure de la Movida.
Mais c'est vrai que la Movida a aussi été ce que dépeignent les films d'Almodovar, c'est-à-dire une période de découverte, de fête, de jeunesse, une période très solaire, à Madrid, tel que le décrit Almodovar. Mais aussi à Barcelone, dans d'autres villes d'Espagne, et notamment à Vigo, en Galice, la ville où se passe Romeria.
Ca a aussi été une grande scène de groupe de rock, de fête, donc c'était un des hauts lieux aussi de cette Movida extrêmement joyeuse, qui a existé, mais qui a aussi eu un côté plus sombre, qu'on a raconté moins volontiers, en fait.
Qu'est-ce que ça représente pour vous d'être à Cannes ?
C'est avant tout un honneur de figurer dans un festival mythique où ont été découverts de grands noms du cinéma, et surtout d'être dans cette sélection officielle aux côtés d'artistes, de réalisateurs, qui pour moi-même sont des références. C'est quelque chose de très touchant. Et puis de voir qu'une histoire tellement personnelle, tellement intime, ait pu toucher, s'ouvrir, et pouvoir la partager avec le public, c'est quelque chose de très touchant pour moi.
Propos recueillis par Brigitte Baronnet, traduits par Massoumeh Lahidji, en mai 2025 au Festival de Cannes
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