Ça parle de quoi ?
Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz reçoit la "lettre jaune" qui lui signifie arbitrairement sa révocation. Quand sa femme Derya, célèbre comédienne au théâtre national, la reçoit à son tour, c’est le coup de grâce pour le couple. L’un et l’autre, condamnés pour leurs idées, sont obligés de se réfugier à Istanbul chez la mère d’Aziz. Le compromis entre cette précarité nouvelle et leur engagement politique va mettre leur mariage à l’épreuve.
La marque jaune
En 2024, l'Oscar du Meilleur Film en Langue Etrangère s'est joué entre La Zone d'intérêt (vainqueur de la statuette), Perfect Days, Le Cercle des neiges, Moi, capitaine et La Salle des profs. Sorti chez nous quatre jours avant la cérémonie et mis en scène par un réalisateur moins connu que peuvent l'être Jonathan Glazer, Wim Wenders, Juan Antonia Bayona ou Matteo Garrone dans l'Hexagone, ce dernier faisait figure de Petit Poucet dans la Compétition, voire de jolie curiosité, mais s'est révélé être l'un des opus les plus forts de cette année.
Un drame intense en forme d'engrenage situé en milieu scolaire, qui interrogeait notamment les questions de justice et de pardon, sans passer par le traditionnel conflit entre élève et professeur, puisque seuls les enseignants étaient concernés par les faits et cette histoire de suspicion de vol qui prend des proportions inattendues, et font du microcosme dans lequel se déroule le film une version miniature de notre société. Deux ans plus tard, la sortie d'un nouvel opus d'Ilker Çatak, son metteur en scène, fait davantage figure d'événement, surtout que ce dernier arrive auréolé d'un Lion d'Or remporté au dernier Festival de Berlin.
Haut et Court
Un trophée remis par l'ancien concurrent du réalisateur allemand d'origine turque aux Oscars, Wim Wenders, à l'issue d'une édition marquée par le refus de bon nombre de talents de répondre à des questions politiques pendant les conférences de presse... mais dont le grand vainqueur a des allures de charge contre le gouvernement turc, à la fois frontale ("Tant que vous n'avez pas vu la mise en scène orchestrée par l'état, je n'ai rien à vous apprendre de la dramaturgie", dit le personnage principal dans une réplique qui va lui coûter cher) et intelligemment décalée.
Dès le premier plan, sur lequel un perchiste occupe une partie du cadre à quelques instants du début d'une représentation, Yellow Letters assume la présence d'artifices venus du cinéma et du théâtre au sein de récit, et va ensuite plus loin grâce à des cartons qui annoncent que Berlin et Hambourg jouent respectivement les rôles d'Ankara et Istanbul, où les personnages principaux trouvent refuge après avoir reçu la fameuse lettre jaune qui acte leur révocation de façon arbitraire. Motivé par l'actualité internationale, et notamment l'arrestation d'une étudiante turque propalestinenne dans une université américaine, ce choix se révèle être l'une des meilleures idées de cinéma de ce début d'année.
Décalage de raison
En déplaçant ostensiblement l'action de son cinquième long métrage (mais le deuxième seulement à sortir au cinéma chez nous) de la Turquie à l'Allemagne, Ilker Çatak montre que si le décor change, les mécanismes totalitaires peuvent rester les mêmes d'un pays à l'autre tant le glissement peut se faire facilement. De la même manière que poser ses caméras à Berlin et Hambourg lie le présent avec un passé dont les échos reviennent de manière insistante, surtout quand il est question de censure des artistes, et de mise en danger de la culture par extension.
Alors qu'il s'était inspiré des témoignages d'artistes turcs mis au ban après avoir signé une pétition pour la paix, pour des raisons officielles souvent fallacieuses, dont son compatriote Emin Alper (Burning Days), victimes de ces représailles et à qui il a songé proposer de mettre Yellow Letters en scène, le cinéaste a vu la pertinence de son propos s'étendre au-delà de son film et jusqu'au Festival de Berlin, où le mot "politique" a semblé effrayer bon nombre d'artistes, signe des menaces qui pèsent sur eux et leur travail en cas de prise de position.
"Tant que vous n'avez pas vu la mise en scène orchestrée par l'état, je n'ai rien à vous apprendre de la dramaturgie"
Cela rend le film encore plus fort et nécessaire, et son arrivée en salles auréolé d'un Ours d'Or peut lui permettre de bénéficier d'une exposition un peu plus grande, et de faire en sorte que plus de gens voient ce drame intense qui sait intelligemment se faire universel, en plus de parvenir à lier le professionnel et l'intime à travers la trajectoire de ses personnages.
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