2 millions de litres d’eau, 3 morts et des douzaines d'ambulances : le tournage de ce péplum a tourné au drame absolu
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Réalisé en 1928 par Michael Curtiz et produit par le tout puissant Darryl F. Zanuck, le péplum biblique "L'Arche de Noé" est tristement resté dans les annales pour le tournage de sa séquence du fameux Déluge, qui a viré à la tragédie...

Warner Bros.

L'Histoire du cinéma est constellée d'exemples d'incidents graves survenus sur les tournages, allant parfois jusqu'à des dénouements tragiquement funestes. Le récent exemple du tournage endeuillé du film Rust l'a brutalement rappelé.

A l'époque de l'âge d'or du cinéma, les réalisateurs étaient des dieux et les producteurs exerçaient un pouvoir quasi absolu dans les situations de vie ou de mort. Une époque où il n'existait pas de règles de sécurité, qui ne viendront que plus tard. C'est ce qu'apprendont, bien malgré eux, les acteurs et les actrices d'un fameux péplum biblique sorti en 1928, produit par le nabab Darryl F. Zanuck et réalisé par Michael Curtiz : L'Arche de Noé.

Effectuant une curieuse mise en parallèle dans son récit, qui mélange la fameuse histoire biblique de Noé et du Déluge, avec celle de soldats de la Première Guerre mondiale, L'Arche de Noé est représentatif de la transition du cinéma muet au cinéma parlant, bien qu’il s’agisse essentiellement d’un film hybride, dit "partiellement parlant", qui utilisait le nouveau système de son sur disque Vitaphone. La plupart des scènes sont muettes, accompagnées d’une bande-son synchronisée et d’effets sonores, en particulier les scènes bibliques, tandis que certaines scènes comportent des dialogues.

A l'instar de ce que firent certaines productions dantesques du cinéma muet, la production de ce film recruta entre 3500 et 7500 figurants, dont un tout jeune et débutant John Wayne, qui passa aussi un peu de temps sur ce film à travailler dans le département des accessoires.

"ils allaient tuer quelques personnes avec ces tonnes d’eau et ces immenses décors qui leur tombaient dessus"

Le clou du film, qui survient dans les dix dernières minutes, est le Déluge proprement dit. Curtiz voulait que la scène soit la plus authentique possible et que les figurants aient l'air véritablement terrifiés. Pour atteindre ce niveau de réalisme, ils ont déversé environ 2 millions de litres d'eau sur des centaines de figurants, sans les prévenir et sans vérifier s'ils savaient nager. Les résultats furent au-delà de ce qui était attendu... Et se révélèrent tragiques au possible.

Hal Mohr, le directeur de la photographie du film, aura ces mots : "Quand ils ont commencé à discuter de la manière de s’y prendre, j’ai protesté. Pas en tant que caméraman, mais en tant qu’être humain, bon sang, parce qu’il me semblait qu’ils allaient tuer quelques personnes avec ces tonnes d’eau et ces immenses décors qui leur tombaient dessus".

Warner Bros.

Selon Mohr, si la production fit bien appel à des cascadeurs qui "savaient ce qu’ils faisaient", elle utilisa également des centaines d’autres figurants qui n’avaient absolument aucune formation, et qui se battirent littéralement pour leur (sur)vie. On releva trois morts. Un figurant fut amputé de la jambe, tandis qu'un des acteurs principaux du film, George O’Brien, a carrément perdu plusieurs doigts de pieds... John Wayne, lui, qui figurait aussi dans la séquence du Déluge, s'en est sorti, mais il ne s'est jamais publiquement exprimé sur ce drame.

Vous pouvez voir la séquence dans le film, intégralement disponible sur Youtube. Celle-ci débute à partir de 1h22..

Malgré cet événement tragique, ni Michael Curtiz, ni Darryl F. Zanuck, ne furent inquiétés. Les enquêtes menées à la suite de l'accident et les dossiers juridiques conservés par Warner Bros. ne contiennent aucune mention concrète des décès réels.

C'est à la suite de ce tournage que l'on observa la mise en place précoce de protocoles de sécurité applicables à l'ensemble du secteur. Les productions ont commencé à faire de plus en plus appel à des cascadeurs professionnels, à renforcer les dispositifs médicaux sur les plateaux et à établir des normes plus rigoureuses d'évaluation des risques.

Toutefois, comme le rappelait cet article du Guardian, Hollywood attendra 1982-1983, et le drame survenu sur le tournage du film Twilight Zone (deux enfants tués, ainsi que l'acteur Vic Morrow, dans le crash d'un hélicoptère), pour véritablement serrer la vis en matière de sécurité. Ce qui n'a, hélas, pas empêché d'autres décès accidentels dans les décennies ultérieures...

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