Classique absolu du péplum, Spartacus de Stanley Kubrick est plus que jamais un sommet du genre. Pourtant, le maître ne fut pas satisfait de ce film. Tellement en fait qu'il l'a même renié, parce qu'il n'avait presque aucun contrôle sur cette production dont il ne fut absolument pas à l'origine.
Une expérience et une frustration qui pèseront lourd sur la suite de sa carrière, tant Kubrick fut justement notoirement connu comme l'un des cinéastes les plus exigeants, tenant à contrôler absolument tout, jusqu'au moindre détail. Ce fut la première et dernière fois que Kubrick accepta de travailler sur un film dont il n'avait pas le contrôle créatif, qui remportera malgré tout quatre Oscars en 1961.
Des huîtres et des escargots
Outre une production déjà houleuse, Spartacus a aussi été victime de la censure. Déjà, des coupes exigées par la Universal, en la personne d'Ed Muhl, notamment ce qui concernait les intrigues politiques au coeur de l'empire romain. En fait, tout le sous-texte politique fut atténué, au grand désarroi de Kubrick, Dalton Trumbo le scénariste, et Kirk Douglas, acteur et producteur du film.
Si les relations entre les trois furent houleuses sur le tournage, ils étaient néanmoins d'accord sur le fait que ces coupes amoindrissaient le film. Ce n'étaient d'ailleurs pas les seules, puisque des séquences de batailles passèrent aussi à la trappe, comme celle, importante, de Métaponte.
La National Legion of Decency, groupe de pression créé en 1933 par les représentants de l'Église catholique aux États-Unis, entra elle aussi dans la danse. Le but de cette organisation conservatrice ? Purifier les productions cinématographiques qui semblaient exercer une mauvaise influence sur la population en général, et les enfants en particulier...
A sa demande, Universal atténua la violence graphique du film (le sang), mais aussi censurer la fameuse scène du bain, entre Crassus (Laurence Olivier) et Tony Curtis qui incarne son esclave Antonin, dont les échanges évoquent en fait la bissexualité des personnages. Leur dialogue, à la fois cryptique mais très suggestif, à base d’huîtres et d’escargots, a valu à la scène entière, qui dure près de 4 min, d’être coupée pour la sortie du film en 1960.
La revoici...
"Il est révoltant de penser qu'un art à peine vieux de cent ans ait autant perdu"
Le chef-d'oeuvre de Kubrick fut restauré une première fois en 1991, par un fameux tandem : James C. Katz et Robert A. Harris, également à l'oeuvre dans les sublimes restaurations d'oeuvres telles que Sueurs froides ou Lawrence d'Arabie.
"Les images sont fragiles, les tons et les couleurs s'estompent facilement et le support de celluloïd est des plus délicats. En fait, suite aux ravages du temps, presque 50% de tous les films jamais tournés sont déjà anéantis" lâcha le duo à l'époque. "Il est révoltant de penser qu'un art à peine vieux de cent ans ait autant perdu. Heureusement, la situation s'améliore, mais l'état dans lequel se trouvent certaines copies vieilles d'à peine vingt ans peut être abominable".
Lors de la restauration du film, la fameuse scène du bain fut réintégrée. Mais l'enregistrement original des dialogues de cette scène avait disparu; il a donc fallu la réenregistrer. Tony Curtis, alors âgé de 66 ans, a pu réenregistrer sa partie, mais la voix de Crassus était une imitation d'Olivier par Anthony Hopkins, qui avait été suggéré par la veuve d'Olivier, Joan Plowright. Les acteurs ont ainsi enregistré leurs dialogues séparément.
Universal Pictures
Au total, une partie de ces coupes, d'une durée de 23 min, furent donc réintégrées, mais d'autres séquences ont disparues, comme des passages mettant en scène le personnage de Gracchus (Charles Laughton), qui avait déjà menacé Kirk Douglas d'un procès à l'époque de la sortie du film, en découvrant que son personnage avait été sévèrement raboté du montage. Menace qu'il ne mettra pas à exécution.
Toujours est-il que cette version restaurée de Spartacus n'a jamais bénéficié du label Director's Cut; Kubrick ne s'étant jamais replongé dedans pour livrer sa vision. Ce qui n'a pas empêché l'American Film Institute, en 1998, de classer Spartacus 81e dans sa liste des 100 plus grands films de l'Histoire du cinéma américain.
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