Il y a 12 ans, cette fin de film a laissé des millions de spectateurs sans voix : que signifie vraiment la dernière scène de ce thriller énigmatique ?
Vincent Formica
Vincent Formica
-Journaliste cinéma
Bercé dès son plus jeune âge par le cinéma du Nouvel Hollywood, Vincent découvre très tôt les œuvres de Martin Scorsese, Coppola, De Palma ou Steven Spielberg. Grâce à ces parrains du cinéma, il va apprendre à aimer profondément le 7ème art, se forgeant une cinéphilie éclectique.

Le dernier plan de ce thriller a surpris et horrifié des millions de spectateurs, suscitant une interrogation légitime. Que signifie donc ce dénouement aussi fascinant que déroutant ?

En 2014, après s'être fait connaître auprès du grand public grâce à Prisoners, Denis Villeneuve nous offrait un autre thriller psychologique étonnant : Enemy. Il retrouvait son complice Jake Gyllenhaal pour un rôle complètement différent de celui qu'il a endossé dans le film précédent du cinéaste canadien.

Enemy
Enemy
Sortie : 27 août 2014 | 1h 30min
De Denis Villeneuve
Avec Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent, Sarah Gadon
Presse
3,5
Spectateurs
3,0
Disponible sur HBO MAX

Un labyrinthe psychologique

Le comédien se glisse dans le costume d'un certain Adam Bell, un professeur discret, effacé et méthodique. Ce dernier partage une existence sans éclat avec sa fiancée Mary. Mais lorsqu’il découvre l’existence d’Anthony St Claire, un acteur charismatique qui lui ressemble trait pour trait, son univers vacille.

Fasciné puis obsédé par ce double inquiétant, Adam s’immisce dans sa vie et celle de sa mystérieuse épouse enceinte. À mesure que les frontières entre les deux hommes se brouillent, ses certitudes s’effondrent et son imagination s’emballe, nourrissant les scénarios les plus vertigineux. Bientôt, ce jeu de miroirs menace de faire exploser son couple, son identité et sa perception même de la réalité.

Avec son intrigue labyrinthique, à la frontière du surnaturel, l'inquiétante étrangeté d'Enemy a beaucoup marqué les spectateurs. Pendant 1h30, Denis Villeneuve nous plonge dans une épreuve psychologique déroutante, qui atteint son paroxysme dans le tout dernier plan du film, choc visuel d'une rare puissance.

Mais avant d'évoquer cela, il convient de rappeler une chose. Tout au long du film, le spectateur croit suivre un récit de doubles : Adam et Anthony seraient deux hommes distincts, identiques physiquement.

Cependant, la mise en scène accumule des indices suggérant qu’ils pourraient être les deux facettes d’une même personnalité. La frontière entre réalité, fantasme et projection psychologique devient alors de plus en plus floue.

Condor Distribution

Une apparition choquante et perturbante

Dans la dernière scène, Adam semble avoir repris le contrôle de sa vie après la disparition d’Anthony. Pourtant, quand il trouve la clé du club secret libertin et envisage de replonger dans ses anciens comportements destructeurs, il entre dans sa chambre et découvre sa femme transformée en une immense araignée. Cette apparition soudaine et choquante n'est jamais expliquée littéralement.

L'image, brutale et inattendue, a fait bondir de leurs sièges des millions de spectateurs. Le passage abrupt à cette vision monstrueuse crée un choc immédiat, qui nous fait réinterprèter tout le film. En effet, l'araignée apparaît à plusieurs reprises comme un symbole d'enfermement, de peur de l'engagement, du mariage ou de la maternité. La dernière image suggère que le véritable conflit n'était pas le double, mais l'incapacité d'Adam à assumer sa vie conjugale.

Par ailleurs, le regard de l'araignée est révélateur. Plus surprenant encore que sa présence, sa réaction est celle d'une créature terrifiée. Ainsi, les rôles sont inversés. Adam n'est peut-être pas la victime de ses peurs, mais celui qui les provoque. Son rictus final est d'ailleurs ambigu. Il comprendre que le cycle va recommencer, et il semble résigné. Malgré tout ce qui s'est passé, il reste prisonnier des mêmes pulsions et des mêmes contradictions.

Grâce à cette dernière image, totalement insolite, Enemy bascule dans un autre registre. Ce qui semblait être un thriller sur un sosie devient une sorte de révélation sur la nature humaine et les cycles de comportements destructeurs.

L'éternel recommencement

En effet, l'araignée symbolise la manière dont Adam perçoit les femmes et l'engagement. Pour lui c'est quelque chose qui l'emprisonne, l'effraie ou limite sa liberté. À partir du moment où il récupère la clé du club sexuel et envisage de replonger dans ses anciennes habitudes, il révèle qu'il n'a rien appris de ses erreurs. L'araignée apparaît alors comme la matérialisation de cette peur et de cette rechute.

In fine, ce qui rend la scène si forte, c'est aussi qu'elle renverse totalement l'enjeu du film. La question n'est plus de savoir si Adam et Anthony sont deux personnes différentes. La vraie interrogation devient celle-ci : Adam peut-il échapper à sa propre nature ?

Enemy traite parle ainsi des schémas répétitifs du comportement humain. Fait notable : Adam est professeur d'histoire et évoque lui-même l'idée que l'histoire se répète. Le dénouement montre donc précisément que lui aussi est prisonnier d'un cycle qu'il est incapable de briser.

Condor Distribution

Par ailleurs, si cette scène au eu un impact aussi fort, c'est aussi en raison de son ambiguïté. Denis Villeneuve ne fournit aucune explication rationnelle au spectateur. La séquence nous oblige à relire tout le film comme un rêve, une métaphore ou "une exploration de l'inconscient", comme l'explique Jake Gyllenhaal lui-même, qui a décrit le film comme une expérience qui doit ressembler à un rêve.

De son côté, le réalisateur n'a jamais voulu trancher sur la question, nous laissant volontairement nous faire notre propre analyse. "C'est une exploration de soi-même. Parfois, nous sommes traversés par des pulsions que nous ne pouvons pas contrôler, qui surgissent de l'inconscient... ce sont elles qui agissent comme le dictateur à l'intérieur de nous-mêmes", a-t-il indiqué.

Deux faces d'une même pièce

Bien que Denis Villeneuve reste volontairement énigmatique, ses propos renforcent l'idée qu'Adam et Anthony sont en réalité les deux facettes d'une même personne. Ils éclairent aussi la vision de Jake Gyllenhaal, qui décrit Enemy comme un rêve ou une plongée dans l'inconscient.

Dans cette lecture, Anthony représenterait la part sombre d'Adam, ses pulsions, ses désirs refoulés et ses instincts les plus incontrôlables. Il serait ce "dictateur intérieur" qui l'entraîne vers des comportements qu'il sait destructeurs, mais auxquels il ne parvient pas à résister.

Condor Distribution

La dernière scène peut également être interprétée sous cet angle. La transformation d'Helen en araignée ne serait pas un événement réel, mais une projection de l'inconscient d'Adam. En découvrant cette vision, son regard ne traduit pas la surprise, mais plutôt une forme de reconnaissance.

Adam comprend qu'il est retombé dans ses vieux travers et que, malgré tout ce qui s'est passé, il n'a pas réussi à échapper à ses propres démons. Cette prise de conscience donne à la fin du film toute sa force tragique.

Si ces quelques lignes vous ont donné envie de revoir Enemy avec un nouveau prisme de lecture, le long-métrage est disponible sur la plateforme HBO Max.

AlloCiné, c’est tous les jours plus de 40 articles traitant de l’actualité du cinéma et des séries, des interviews, des recommandations streaming, des anecdotes insolites et cinéphiles sur vos films et vos séries préférés. Vous abonner à AlloCiné sur Google Discover, c’est l’assurance d’explorer au quotidien les richesses d’un site conçu par des passionnés pour des passionnés.

FBwhatsapp facebook Tweet
Sur le même sujet